Depuis le début de cette aventure, j'ai également tweeté chacun des films que j'ai pu voir. Et je poursuivrai jusqu'à la fin de Toronto. Collés tels quels bout à bout, il en résulte une sorte de pronostic naturel (les films de la compétition sont en italique). Et aussi une masse assez inédite depuis que je pratique ce métier: des dizaines de microcritiques de 140 signes maximum (c'est la contrainte de Twitter.com où vous pouvez aussi suivre cette aventure Venise/Toronto, ainsi que sur Facebook). 140 signes, autant dire rien sinon l'essentiel de l'essentiel: le nom du festival (#venezia67, qui sera suivi par #toronto35 ou #toronto2010); le numéro d'ordre dans lequel j'ai vu les films entre parenthèse; le titre; le réalisateur; la note de 0/5 à 5/5; et à peine une phrase. Le tout reclassé ici selon mes préférences.Ceux qui m'ont convaincus sans réserve sont agrémentés de leur bande-annonce.
Note 5/5
#venezia67 (14): Potiche, F. Ozon (5/5): Ozon se concentre enfin pour livrer le film féministe le + drôle, libre et coloré qui soit. Bravo!
#venezia67 (27). Vénus noire, A. Kechiche (5/5). Il n'existe pas de biopic (de Saartjie Baartman) qui fasse moins de concessions. Explosif
Note 4/5
#venezia67 (2) Black Swan, D. Aronofsky (4/5). Carrie au ballet du diable: Natalie Portman danseuse frigide affronte sexe et Lac des cygnes
#venezia67 (6): Incendies, D. Villeneuve (4/5). Impressionnante plongée de jumeaux québécois dans leurs racines palestiniennes. Une réussite
#venezia 67 (10): Somewhere, Sofia Coppola (4/5). Lost in Translation 2: le nonsens de la célébrité où L.A. remplace Tokyo dans l'absurdité
#venezia67 (13): Letter to Elia, M. Scorsese (4/5): à partir de celui qui lui a donné la flamme (Kazan), Marty livre la clé du bon cinéma
#venezia67 (15): Post Mortem, P. Larrain (4/5): évocation drôlatique de la mort d'Allende en 1973 via le greffier de son médecin légiste
#venezia 67 (20): Le Fossé, Wang Bing (4/5): hallucinante plongée quasi documentaire dans un camp de travail chinois des 50's. Glaçant
#venezia67 (29): The Town, B. Affleck (4/5). Heat version âpre: Ben ne serait-il pas en train de faire un début de carrière à la Eastwood?
Note 3/5
#venezia67 (9): Jianyu, John Woo (3/5). Tigre et Dragons se marient, mais ni l'un ni l'autre ne savent que leur époux est un tueur. Joli.
#venezia67 (11): Silent Souls, A. Fedorchenko (3/5). Un employé aide son patron à faire le deuil de sa femme selon des rites... particuliers
#venezia67 (18): Detective Dee..., Tsui Hark (3/5). Mieux que John Woo, Tsui Hark a bien fait de rentrer à la maison après sa parenthèse US.
#venezia67 (19): Essential Killing, J. Skolimowski (3/5). Dans la peau d'un taliban en fuite, d'Afghanistan aux neiges du Grand Nord US.
Note 2/5
#venezia67 (1): Legend of the Fist, Andrew Lau. Le monde façon Tintin kung-fu vu de Chine. Les Blancs et les Japonais au tapis.
#venezia67 (3): Machete, R. Rodriguez (2/5). La revanche des Mexicains contre les Etats-Unis à coups de machette. 12 ans d'âge mental. Rigolo
#venezia67 (4): Showtime (S. Kwan) (2/5). Jeunes danseurs de la nouvelle Shanghaï ultramoderne cherchent inspiration dans leur passé glorieux
#venezia67 (5): Norwegian Wood, Tran A. Hung (2/5). Amour et dépression, où on se demande comment supporter une beauté formelle aussi lente
#venezia67 (8): Happy Few, A. Cordier (2/5). Deux couples se mélangent dans l'insousiance, mais pas pour longtemps. Trop de blablas bobos
#venezia67 (16): Meek's Cutoff, K. Reichardt (2/5). Le western remis à plat et vidé de ses artifices: intéressant, mais sérieux et ennuyeux.
#venezia67 (21): Vallanzasca, M. Placido (2/5). Entre Mesrine et Le Prophète, sans la finesse d'Audiard et plus répétitif que Richet. Mâle
#venezia 67 (22): Promises written in water, V. Gallo (2/5). Sous-Brown Bunny en N/B où Gallo devient croque-mort pour le corps de sa femme.
#venezia67 (23): Balada triste de trompeta, A. de la Iglesia (2/5). Histoire trop criarde et dispersée d'un clown-tueur triste sous Franco
#venezia67 (24): Surviving Life, J. Svankmajer (2/5). Drôles dix minutes, les collages animés et grisâtres du maître tchèque lassent vite
#venezia67 (25): Noi credevamo, M. Martone (2/5). Après 30 minutes intéressantes, c'est blablabla...Revoluzione!...blablabla...Democrazia!..
Note 1/5
#venezia67 (7): Miral, J. Schnabel (1/5). Prêchi-prêcha rongé par les effets de style et le non-jeu de Freida Pinto sur le Proche-Orient. Nul
#venezia67 (12): La belle endormie, C. Breillat (1/5). Transposition TV de La belle au bois dormant avec effets risibles et acteurs poussifs
#venezia67 (26): Homeland, S. Tzoumerkas (1/5). Mélo sur fond de manifs grecques, maxi ambitions, mini moyens vainement cachés au montage
#venezia67 (28): Attenberg, A. R. Tsangari (1/5): interminable et terne illustration du cinéma d'auteur dans ce qu'il peut avoir de barbant
Note 0/5
#venezia67 (17): The Child's Eye 3D, des frères Pang (0/5). Enièmes maison hantée et fantômes asiatiques, en relief rigolo mais sans script
Les films d’auteur n’ont pas toujours besoin d’être sérieux: «Somewhere» de Sofia Coppola et, surtout, «Potiche» de François Ozon, avec une épatante Catherine Deneuve, ont donné une respiration à la Mostra (article paru dans Le Temps du 6 septembre).
Photo: Sofia Coppola fait-elle coucou au président du Jury, son ex, Quentin Tarantino?
La 67e Mostra avait commencé avec le très sombre et stylisé Black Swan de Darren Aronofsky. Or, à mi-parcours et alors queBlack Swan reste l’un des grands favoris dans la course au Lion d’or, le festival se présentait effectivement tenaillé comme jamais par des films plutôt sombres et des films plutôt stylisés. Le week-end a heureusement ouvert d’autres fenêtres, mais il faut lire trois paragraphes avant d’y arriver.
Côté sombre, jusqu’à plonger le jury dans la dépression. Essential Killing surtout, du revenant polonais Jerzy Skolimowski qui ose se placer du côté d’un taliban (Vincent Gallo), arrêté en Afghanistan, torturé, et qui prend la fuite dans les neiges du Grand Nord américain lorsque le camion qui l’emmène dans une prison militaire sort de la route. Skolimowski a le génie d’apporter une dimension politique et philosophique au survival, ce sous-genre du cinéma d’horreur qui se limite habituellement à voir courir dans la forêt, la nuit, des jeunes filles aussi affolées que court vêtues.
De l’autre côté, outre les partis pris excessifs – et excessivement ratés de Julian Schnabel avec Miral (LT du 04.09.2010) – et ceux inexistants du Français Antony Cordier avecHappy Few – chassé-croisé sexuel entre deux couples bobos dont la majorité des critiques présents sur le Lido parlent, à raison, comme d’un sommet de parisianisme bavard –, cette Mostra propose beaucoup d’auteurs confidentiels qui font du style. Autrement dit des choix visuels qui se voient un peu trop pour emporter la plus totale adhésion. Ainsi, par exemple, du Chilien Pablo Larrain, qui, dans Post Mortem, se sert de plans fixes ultralarges et d’un personnage totalement passif pour raconter la mort de Salvador Allende en 1973 et le début de la dictature militaire. Mort et rigueur esthétique: on nage a priori en pleine caricature de cinéma d’auteur. Sauf que Larrain distille un humour noir bienvenu: son héros est en fait le secrétaire du légiste d’Allende.
Mais les deux vraies belles nouvelles sont venues dans les éclats de rire, francs ceux-là, que suscitent (volontairement, faut-il le préciser?) les nouveaux films très attendus de Sofia Coppola et François Ozon. Forcément attendue, Sofia Coppola, en particulier depuis que son Marie-Antoinette avait semé le doute parmi les admirateurs de ses précédents Virgin Suicideset Lost in Translation. Toujours attendu, François Ozon, même si son indéniable potentiel n’a cessé d’être mis à mal par une prolixité qui semble l’empêcher de se concentrer pleinement.
Avec la réception critique souvent glaciale de Marie-Antoinette, Sofia Coppola a pris une leçon de modestie. Elle se recentre et parle de ce qu’elle connaît personnellement dansSomewhere: la solitude et la vacuité intellectuelle dans laquelle est plongée une star hollywoodienne (Stephen Dorff) entre deux films. Ce personnage qui s’ennuie à en mourir, jusqu’à l’arrivée d’une jeune fille dans sa vie (sa propre fille, incarnée par la petite Elle Fanning), rappelle inévitablement Bill Murray dansLost in Translation, y compris l’arrivée de Scarlett Johansson dans sa vie. Les échos entre les deux films sont nombreux – jusqu’au chanteur Bryan Ferry, la chanson «More than this» karaokée par Murray dans le premier et son interprétation de «Smoke gets in your eyes» dans le second.
Mais Somewhere n’est pas exactementLost in Translation 2dans la mesure où l’émotion y est cette fois absente. La fille prodige de Francis Ford règle surtout ses comptes avec le star-system et elle s’y prend en douceur, sans forcer le trait: ses caricatures – d’attachées de presse américaines, de présentatrices TV italiennes hystériques et décolletées, ou de journalistes qui rivalisent de questions idiotes – sont plus vraies que nature. Et surtout, il y a, dans Somewhere, une sincérité de l’ordre de la confidence qui est très attachante. Comme un échauffement avant un nouveau grand film.
François Ozon lui aussi s’est recentré. Devant Potiche, sa libre adaptation d’une pièce de Barillet et Grédy, il y aurait même matière à penser qu’il s’est vraiment concentré pour la première fois, sans penser en même temps au film qu’il tournerait après. En interview, il nous l’a confirmé: pour la première fois de sa carrière, il n’a pour l’instant pas de projet suivant. Et, donc, ça se sent: Potiche réunit le meilleur de son cinéma, sans flottement.
La distribution qu’il a réussi à réunir y est sans doute pour quelque chose. La potiche, c’est Catherine Deneuve, alias Suzanne Pujol, épouse au foyer de Robert Pujol (Fabrice Luchini), lui-même patron de l’usine de parapluies Pujol-Michonneau, qui trompe cette femme dévouée avec sa secrétaire (Karin Viard). Nous sommes en 1977, dans la petite ville de Sainte-Gudule, les hommes travaillent, les femmes sont des reines de l’électroménager qui regardent Aujourd’hui Madame à la télévision chaque après-midi, et les enfants (Judith Godrèche et Jérémie Rénier) sont en pleine crise d’identité. Le jour où, pour avoir trop tiré sur le fil social avec ses ouvriers, le paternaliste Robert est envoyé à l’hôpital durant une grève, Suzanne reprend les commandes de l’entreprise et renoue avec le député communiste Babin (Gérard Depardieu), l’un de ses (nombreux) amants d’autrefois. Car, morale de l’histoire, la potiche n’est pas une cruche.
La salle la plus grande de la Mostra a explosé, de rire d’abord puis d’applaudissements, devant cette chronique colorée, théâtrale, musicale et dansée de l’émancipation féminine des années 70. Si le président du jury, Quentin Tarantino, ancien petit ami de Sofia Coppola (soit dit en passant), est sensible à Potiche, le Lion pourrait devenir Lionne.
Martin Scorsese a présenté à Venise Letter to Elia, un documentaire d'une heure, coréalisé avec Kent Jones, où il rend hommage à l'homme qui lui a donné envie de faire du cinéma: Elia Kazan. Extraits, outre les images et dans l'ordre où ils apparaissent, des propos édifiants que les deux cinéastes ont tenu et tiennent sur leur métier (à l'usage, en particulier, de tant de réalisateurs qui devraient en prendre de la graine).
Photo: Elia Kazan, Martin Scorsese, c'est vrai qu'il y a comme un air de famille.
Kazan: C'est quoi, un réalisateur? Un chasseur. Un psychothérapeute. Une mère qui pense à tout. Un mari sévère.
Scorsese: C'est quoi, un réalisateur? Voilà la question qu'Elia Kazan ma amené à me poser... A l'Est d'Eden, par exemple, m'a révélé des émotions que je ne savais pas avoir. Ce n'était pas une question d'histoire du cinéma, mais de donner et de recevoir. Il y a avait là une honnêteté dans laquelle j'ai compris que, pour être réalisateur, il faut avoir vécu.
Scorsese: Elia Kazan avait un sourire très particulier. Comme défense? Comme arme? Et contre quoi? La Honte? Le rejet? Le small talk quil détestait? Certainement contre toute forme d'adversité en général. Lui-même appelait ça son sourire d'Anatolien. Or les Anatoliens vivaient dans la peur.
Kazan: J'ai l'âme d'un immigré ce qui signifie être en dehors de son identité, s'adapter à l'extérieur et se tenir sur ses gardes. Comme un oiseau qui a quitté le nid. J'avais l'intensité de mes névroses. J'étais le porte-parole de mon temps. Quand je me suis mis dans les chaussures de l'artiste, comme acteur et metteur en scène de théâtre, j'étais soudain plein d'hommes, mais j'ai bientôt compris qu'aucun n'était moi. Le cinéma m'a aidé à me trouver car on ne peut pas mettre quelque chose de faux devant la caméra: elle révèle toujours ce qui est vraiment.
Scorsese: Les films de Kazan m'ont appris que la vulnérabilité, par exemple, ne peut pas être feinte au cinéma... Il faut se laisser porter par le lieu de tournage, parce que, très souvent, les cinéastes sont galvanisés par l'environnement dans lequel ils tournent.
Kazan (à propos du 1e avril 1952, lorsque le cinéaste a dénoncé huit collègues devant la commission du sénateur McCarthy contre les activités communistes): J'ai fait ce que j'ai fait parce que ça me semblait la moins pire de deux possibilités. Et ce qui arriva a creusé le visage que j'ai. Quant à mes films, à partir de ce moment-là, ils sont devenus personnels. Tous les suivants sont de moi.
Scorsese: C'est avec ce type de tragédie que le director devient filmmaker. A partir de là, les films de Kazan me montraient le monde d'où je venais. Les visages, les objets, la manière d'être ensemble. Toutes ces choses qu'on ne voyait habituellement pas au cinéma. Ce que Brando faisait dans Sur les Quais en 1954! Ce sens de n'être rien, ce personnage qui se sent quantité négligeable, tous ces gens qu'on pouvait, enfin au cinéma, aimer autant qu'on pouvait les détester.C'est vraiment avec Kazan que j'ai compris que le monde autour de moi pouvait être transformé en art. Il y avait là des choses que je n'osait pas exprimer à la maison, l'amour et la haine pour le père par exemple. Des sentiments complexes comme, pour un enfant, croire qu'on a fait quelque chose de bien et s'entendre dire que c'est mal. J'ai cherché plus tard à comprendre comme ces films étaient faits, mais Kazan, qui qu'il soit, avait pris pour moi le rôle d'un père. D'un autre père. En 1964, quand j'étais à La New York University, Kazan était le seul cinéaste de renom qui soit venu nous parler. A un élève qui lui avait demandé par quoi il commencerait s'il pouvait redémarrer sa carrière, il avait répondu: "Par la table de montage."
Scorsese: John Cassavetes, un autre Grec dur à cuir, a dit qu'un réalisateur ne doit avoir peur de rien. Ni de la technique, ni de l'argent. Seul compte le film.
Scorsese: On ne peut jamais faire comprendre à un cinéaste combien son oeuvre a compté pour nous. Il ne peut pas comprendre. Ce rapport doit rester entre le film et soi.
Kazan: Quelle est la seule matière que le réalisateur soit connaître dans ses moindres détails? Lui-même.
Les problèmes techniques épargnent mon blog ce matin (ils se sont corrigés seuls, sans intervention humaine, ce qui me plonge dans des affres d'interrogation). Mais bon.
Regardez bien cette image...
Derrière le costard noir à droite, qui passe en jeans et chemise blanche, vous le reconnaissez avec ses jolis cheveux gris légèrement bouclés? (un indice est dans le titre de ce billet...)
Bon sang, mais c'est bien sûr: c'est Fabrice Luchini. Il passait par là dans un couloir de l'Excelsior, venu défendre le formidable Potiche de François Ozon. Comme un furet, il est passé par là.
Sauf que lui, il n'est pas repassé par là: après la conférence de presse, où il était visiblement agacé que les journalistes n'interrogent que Catherine Deneuve, il a honoré une ou deux interviews, puis il a purement et simplement annulé toutes les autres. La mienne comprise.
Aucun esprit de vengeance ici. Juste un sentiment un peu désolé pour lui. Fabrice Luchini s'imagine-t-il si grande vedette internationale? Une chose est sûre: s'il en devenait le début du commencement grâce à l'ovation extraordinaire que que le film a obtenu samedi soir (ce qui a amené l'équipe a faire une telle fête que François Ozon, qui s'est couché à 6 heures du matin, a failli vomir pendant les entretiens de dimanche et a dû se porter très pâle en fin de journée!), Fabrice Luchini n'est à présent, aux yeux de la presse internationale qui le connaissait à peine, qu'une petite diva parisienne de plus.
Ce qui forcément dommage: pour une fois qu'un film échappait à l'étiquette "parisien" (très péjorative aux yeux des cinéphiles étrangers, car synonyme de cinéma bobo bavard), Fabrice Luchini s'est senti le besoin de jouer les Robert DeNiro. Potiche ne méritait pas ça, pas plus que l'affection que les francophones ont pour cet acteur. Dommage, vraiment, pour un film dont, pour une fois, même la campagne publicitaire du film était si belle.
J'étais en train de vous mitonner une chronique croquignolette avec plein de jolies photos, je me croyais à l'abri des problèmes techniques depuis le premier jour de cette aventure et voilà que, crac, au moment où je cherche à charger la première image, un message d'erreur incompréhensible me saute au visage: "no_devices No devices found to store file". Comprenne qui pourra en espérant rétablir la situation très vite.
Deuxième entretien avec l'un des derniers distributeurs suisses qui continuent de préférer la Mostra de Venise au Festival de Toronto (cf billet précédent): Cyril Thurston, fondateur et directeur de Xenix, maison indépendante zurichoise, qui privilégie le cinéma d'art et d'essai et auquels sont fidèles, par exemple, les frères Dardenne.
Photo: Cyril Thurston à l'avant-plan, accompagné de son collaborateur Patrick Riesen.
Pourquoi les distributeurs ont-ils encore besoin des festivals? Ne serait-ce pas plus simple de voir les films en DVD ou sur internet? Il y a dabord la réponse générale: quand les producteurs t'envoient un film, c'est avant tout quelque chose qu'ils essaient de te placer. Si bien que, comme pour tout dans la vie, il faut chercher par soi-même pour trouver des choses intéressantes. En restant les bras croisés, attendant que les DVD arrivent sur ton bureau, tu obtiendras à 99% des films qui ont peu d'intérêt. Le pire, c'est qu'il te reste à chercher le 1% dans la pile.
Le fait que les milliers de films réalisés chaque année soient triés et présélectionnés par les directeurs de festivals vous aide donc à faire votre choix. Oui. La présélection faite par les festivals n'est pas toujours 100% cohérente et 100% juste, mais il y a au moins des gens qui font ce premier tri, même si certaines éliminations et certaines sélections ne sont pas justifiées. Dans les faits, les producteurs ne nous envoient pas quasiment jamais un film tant qu'il n'a pas été montré au moins dans un festival. Pourquoi? Parce que, dans le domaine qui nous intéresse chez Xenix et qui est le cinéma d'art et essai, les producteurs voient les festivals comme un tremplin, une rampe de lancement. Les festivals ont donc très souvent droit aux toutes premières projections. Ce qui exige que nous soyons présent.
Vous êtes parmi les derniers en Suisse à choisir la Mostra de Venise plutôt que le Festival de Toronto. Pourquoi? Le hasard, peut-être, a fait que, par le passé, j'ai toujours trouvé quelques films intéressants à Venise. Par exemple, dans les films italiens, Le Déjeuner du 15 août, ou, par ailleurs, Before Night Falls de Julian Schnabel il y a quelques années. L'autre raison de notre présence à la Mostra, c'est que beaucoup de films sélectionnés à Venise sont repris par Toronto. Et même si d'autres titres s'ajoutent au festival canadien, j'ai pu remarquer par le passé que, hormis les films prévendus (qui ont déjà un distributeur avant le festival), nos concurrents ne sont jamais rentrés de Toronto avec beaucoup de films. Enfin, il y a une question d'organisation. Et puis, honnêtement, tant mieux si la plupart des autres ne viennent plus à la Mostra: on en profite pour avoir le champ libre!
La difficulté pour la Mostra, c'est que les deux festivals engendrent à peu près le même coût: le déplacement à Toronto vaut le prix des hôtels et des repas à Venise. C'est vrai, mais Toronto n'a pas un aussi joli cadre.
Même si les infrastructures de la Mostra sont plutôt à la traîne par rapport à celles de Toronto? C'est vrai que la qualité des projections à Venise est souvent limite. Mais la Mostra est un aussi un festival qui se limite à un certain nombre de films. Il est possible de le suivre dans sa quasi totalité sans subir un énorme stress. Alors qu'à Toronto, beaucoup plus de films sont présentés et que dans cette masse, il y a vraiment de tout et de rien. Et puis il y a une foule immense à Toronto ce qui n'est pas toujours un avantage: la réaction du grand public dans le cadre d'une tel événement peut fausser notre jugement et on finit par se planter avec des films qui étaient des succès dans le cadre du festival.
La Mostra de Venise connaît depuis quelques années une importante désertion des distributeurs en faveur du Festival de Toronto. Quelques résistants continuent toutefois à chercher sur le Lido des films susceptibles de plaire au public de leur pays et à y acheter les droits d'exploitation. Parmi les derniers Suisses présents: Walter Ruggle, fondateur et patron de la société Trigon, à qui nous devons la plus grande partie des films asiatique, africains et latino-américains qui sortent sur nos écrans.
Photo: Walter Ruggle au travail entre deux projections, juste après la pluie.
J'ai d'abord envie de vous posez une question qui peut paraître simpliste: pourquoi les distributeurs ont-ils encore besoin des festivals? Ne serait-ce pas plus simple de voir les films en DVD ou sur internet? Ce n'est pas une question idiote. Je me le demande parfois: pourquoi continuer à déplacer tous ces gens à travers le monde plusieurs fois par année. Ce n'est pas très écologique. Sauf que, selon moi, le contact entre les êtres humains est une chose importante. Et c'est là la principale réponse que je peux vous donner. Et puis, il y a aussi le besoin de découvrir les films sur grand écran. En DVD, même avec un projecteur, ce n'est pas la même qualité.
Le fait que les milliers de films réalisés chaque année soient triés et présélectionnés par les directeurs de festivals vous aide sans doute aussi à faire votre choix. Oui, si c'est un bon festival. Si les responsables de la programmation des festivals font un bon travail, ça vaut vraiment la peine de se déplacer.
Vous êtes parmi les derniers en Suisse à choisir la Mostra de Venise plutôt que le Festival de Toronto. Pourquoi? Pour plusieurs raisons. La première, c'est que je viens à Venise depuis 1980. C'est-à-dire depuis la renaissance de la Mostra. J'ai vraiment suivi ce festival pendant trente ans. Je dois d'ailleurs avouer que les années 80 me parraissaient meilleures. Pas seulement par nostalgie: il y avait alors un cinéma extrêmement fort et toute l'ambiance du festival était différente. De la nostalgie, j'en parle plutôt pour ce que ce lieu suscite encore et toujours chez moi. L'autre raison pour laquelle je persiste à choisir Venise, c'est que les films les plus importants sont montrés ici et à Toronto. Pourquoi me déplacer à Toronto si je peux les voir ici?
D'autant que ça engendre à peu près le même coût: le déplacement à Toronto vaut le prix des hôtels et des repas à Venise. Absolument. C'est le même coût. Et j'aime beaucoup Venise comme endroit. J'aime l'Italie même j'abhorre la politique italienne actuelle. Mais c'est une ambiance qui me plaît. Avec l'expérience, je connais très bien tous les défauts de la Mostra. Je suis habitué à voir le festival s'ouvrir, systématiquement, sans que rien ne soit prêt. Depuis trente ans, c'est toujours la même chose! A la longue, ça fait aussi de son charme.
Ce charme va-t-il suvivre à la réfection totale du Lido en lieu de conférences de luxe? J'attends de voir. Pour l'instant, entre les anciennes infrastructures et les travaux qui n'ont pas l'air d'avancer, on est vraiment, cette année, dans un mélange de n'importe quoi.
Habituellement, quand vous venez à la Mostra, vous repartez avec les droits d'exploitation en Suisse de combien de films en moyenne? Je dirais deux ou trois films.
Est-ce le festival le plus productif pour vous? Non, le plus fort, c'est Cannes. J'ai aussi la perspective des réalisateurs et des producteurs, parce que je suis en contact direct avec beaucoup de gens, et il est évident pour eux que, s'il ont le choix d'aller à Cannes, c'est Cannes qui l'emporte toujours. Sur la Croisette, il y a un vrai Marché du film, qui n'existe pas ici, et même si vous êtes sélectionné dans une section parallèle comme la Quinzaine des réalisateurs, les gens sont là. Venise souffre de ne pas avoir de marché proprement dit. Même Marco Müller, l'actuel directeur artistique qui est bien conscient de ce problème, n'a pas réussi à établir un Marché du film sur le Lido. C'est très dommage.
Est-ce trop tard? Peut-être bien: Toronto a clairement pris cette place.
Chronique publié dans le Samedi culturel, le supplément hebdomadaire du Temps, le 4 septembre 2010.
Le Festival de Locarno a connu ça il y a cinq ans: le Grand Hôtel, dans les jardins duquel s'étaient tenues les premières éditions, a fermé pour être transformé en établissement de luxe. Avec lui, la manifestation perdait un peu son coeur, ce lieu de rassemblement où, jusqu'au premiers oiseaux qui chantent, les cinéphiles refaisait le 7e art et le monde. Cette année, c'est au tour de la Mostra de Venise de perdre l'un des deux seuls palpitants (avec l'Excelsior): l'Hôtel des Bains, 191 chambres et ses terrasses qui bruissaient de rencontres mythiques, est fermé pour être transformé en immeuble de 70 appartements «extra lusso».
Ouvert en 1902, l'Hôtel des Bains était bien sûr associé tout autant à la création du plus ancien festival de cinéma au monde, cette Mostra qui date de 1932, qu'à l'adaptation qu'Il Maestro Luchino fit, avec Dirk Bogarde devant la caméra, de Mort à Venise, le roman de Thomas Mann. Alors, bien sûr, lorsque l'illustre construction rouvrira ses portes en 2011, sous le nom Des Bains Residences (sic), ses promoteurs, le groupe Four Seasons, ont promis que sa mythique salle de bal sera intacte. Mais le luxe proposé, propre à éloigner les badauds à coups de malabars postés aux entrées, ainsi que l'agrandissement du bâtiment sur les jardins auront la froideur d'un baiser de la mort. Comme le cinéaste Stephen Frears l'a déclaré récemment dans les colonnes du quotidien britannique The Guardian: «Je suis seulement heureux que Dirk Bogarde ne soit plus vivant pour voir ça.» D'autant qu'à terme, c'est le Lido tout entier qui est destiné, avec la réfection de l'Excelsior l'an prochain, ainsi que les constructions d'un nouveau Palais et d'un port pour yachts de luxe, à devenir un lieu de congrès toute l'année.
Et d'un seul coup, on arrête de se plaindre des conditions vétustes dans lesquelles le festival et les festivaliers ont survécu tant d'années. Non pas pour se dire que c'était mieux avant. Mais pour réaliser que les pelleteuses ne vont pas ramasser que des gravats. Elles vont évacuer, un peu certainement, beaucoup peut-être, l'âme d'un haut-lieu de notre culture. Car, aussi vrai qu'un festival de cinéma se caractérise d'abord par la première rencontre des films avec un public, il est avant tout un lieu habité par des fantômes qui, loin de dormir, incitent les artistes et leurs critiques à maintenir fermement leurs exigences. S'asseoir sur la terrasse de l'Hôtel des Bains donnait envie de ferrailler. Qu'en sera-t-il, pour autant qu'elle soit encore d'accès libre, sur celle du Des Bains Residences? Et qu'en sera-t-il du Lido tout entier?
Les conflits inspirent Denis Villeneuve, et égarent Julian Schnabel (article paru dans Le Temps du 4 septembre 2010).
Le cinéma est le plus souvent du côté des minorités. C’est même très frappant en ce début de la 67e Mostra de Venise. Ça a commencé avec la Chine, qui se présente dans plusieurs films comme une nation opprimée par le reste du monde. Parallèlement, deux autres films présentés sur le Lido défendent la cause d’une minorité plus évidente: celle du peuple palestinien et, plus généralement, les conflits au Moyen et Proche-Orient. Ci-devant: le très attendu Miral de l’Américain Julian Schnabel (Le Scaphandre et le papillon) et le très inattendu Incendies du Québécois Denis Villeneuve (Maëlstrom, Polytechnique).
Le film de Julian Schnabel avait en effet créé une attente immense. Las. Son portrait emberlificoté de Miral, une jeune Palestinienne née en 1973 mais qui raconte sa vie en voix off depuis 1947 et le combat de sa future mère d’accueil, est un ratage comme on en voit peu. Pétri de bonnes intentions, le film se délite dès qu’il apparaît que le réalisateur a choisi un parti pris esthétique esthétisant, avec plans décadrés, images déformées. Ce qui, en plus de ne jamais faire oublier la caméra, donne le sentiment d’un conflit observé depuis un bocal à poissons rouges.
Et passe encore que les comédiens de ce «Proche-Orient pour les nuls» débitent des grandes vérités, en anglais (question de marché international) et la tête immobile (pour éviter que leurs postiches et prothèses ne s’affalent): le pire est atteint avec le choix de la comédienne principale. Schnabel a choisi Freida Pinto, la vedette indienne de Slumdog Millionaire. Or, aussi peu crédible en Palestinienne que si Fabrice Luchini jouait un champion appenzellois de lutte à la culotte, cette actrice se révèle d’une nullité rare: elle ne comprend pas ses dialogues et ça se voit dans le vide sidéral de ses yeux.
Face à ce désastre sélectionné en compétition, les festivaliers plus curieux se seront félicités d’aller chiner du côté de la section Giornate degli Autori: le Québécois Denis Villeneuve propose, lui, un film d’un tout autre acabit. Son Incendies, adaptation d’une fameuse pièce de Wajdi Mouawad (qui a déjà vu le film quatre fois!), raconte comment, pour rendre honneur au testament de leur mère originaire du Moyen-Orient, des jumeaux québécois traversent l’Atlantique pour retrouver leur père, qu’ils croyaient mort, et leur frère, dont ils ne connaissaient pas l’existence. Villeneuve remonte lui aussi très en amont des conflits religieux qui embrasent la région, mais, dès le premier plan (des enfants se font raser le crâne et confier des armes sur une musique entêtante de Radiohead), il prend le spectateur à la gorge et ne le lâche plus.
Miral avait, sur la foi de ses grands noms et celle de son producteur Pathé, déjà trouvé avant Venise un distributeur pour la Suisse (Pathé). Reste à espérer que le grand film sur cette région du monde, Incendies, trouve acheteur sur le Lido, ou à Toronto où il sera également présenté la semaine prochaine.
Il est parfois possible en festival, grâce à ses contacts et en insistant beaucoup (c'est un euphémisme), d'obtenir une interview avec un cinéaste dont le film ne sort pas en Suisse. Je ne me lance que rarement dans ce genre de quête car, en principe, c'est impossible à obtenir: votre place à la table coûte jusquà 2000 francs au distributeur de votre pays (pour les frais de l'agence internationale de relations presse qui organise les interviews). Autrement dit, si vous obtenez un entretien hors des calendriers de sorties, c'est que quelqu'un, dans cette agence, a décidé de vous faire un cadeau sur la bonne foi de vos antécédents. J'avais obtenu cette faveur en 2008 à Venise lorsque je m'étais aperçu qu'Achille et la tortue, le nouveau film d'alors pour Takeshi Kitano, n'allait pas être montré en Suisse. Plusieurs des précédents ouvrages de cet ancien cinéaste prodige n'étaient pas sortis en Suisse et j'avais eu envie de comprendre pourquoi. Cette interview a fini par paraître ce samedi 4 septembre dans le supplément Samedi culturel du Temps, à l'occasion de la sortie du DVD d'Achille et la tortue. Et je crois, vus les propos tenus par Kitano, que ça avait valu la peine de me battre. Jugez plutôt...
Avec Outrage, présenté en compétition au dernier Festival de Cannes, le Japonais Takeshi Kitano a touché le fond. Une crise d’inspiration qui se pressentait il y a deux ans déjà, lorsque nous l’avions rencontré à la Mostra de Venise pour Achille et la tortue, son dernier bon film, autoportrait de l’artiste en peintre imaginaire. S’il fut un temps, celui qui suivit Hana-bi et son Lion d’or sur le Lido (1997), où chacun de ses films trouvait le chemin des écrans, Kitano n’est plus en état de grâce depuis quelque temps. Et il le sait. En témoigne ce qu’il nous disait alors.
Samedi Culturel: Votre titre, «Achille et la tortue», est repris d’un paradoxe mathématique. Pourquoi?
Takeshi Kitano: Pour moi, il existe des similarités entre un paradoxe mathématique et la vie d’un artiste. Cette dernière se nourrit en effet de contradictions. Vous n’éprouvez aucune douleur lorsque vous vous concentrez et que vous vous investissez à 100% dans un projet, mais dès que vous vous mettez à réfléchir au sens de votre création, de l’art ou du cinéma, la douleur naît. Parce que ce sont des questions sans fin. Et qui n’ont pas de réponse simple. Vous êtes alors piégé. Y a-t-il une chose appelée art que vous pouvez voir et toucher? Non. L’art est un concept abstrait.
Votre film s’interroge, autour de la peinture, sur la qualité d’une œuvre.
Au Japon, en ce moment, on est prêt à vendre une canette rouillée comme s’il s’agissait d’une antiquité. Et les prix peuvent monter très haut. Je ne juge pas les marchands d’art, mais je m’interroge sur la subjectivité qui fait dire que des objets sans valeur deviennent soudain des trésors très prisés. L’offre m’inquiète tout autant que la demande. Dans mon film, on est prêt à acheter un poulet peint par un enfant.
Depuis quand peignez-vous, vous-même?
Depuis que j’ai eu l’accident de moto qui m’a handicapé le visage. J’y ai trouvé beaucoup de plaisir. Je devais tuer le temps pendant ma convalescence. Je pensais à ces nombreuses histoires de gens accidentés qui, soi-disant, devenaient soudainement des génies, et j’espérais anticiper cette transformation en devenant le Van Gogh japonais. Mais j’en suis resté loin, même en y consacrant une à deux heures par jour, comme hobby. Au début, je les offrais à mes amis et à mes collaborateurs, et puis, quand ils en ont eu marre, j’ai exposé et réalisé ce film sur la peinture: ça m’embarrasse moins.
«Achille et la tortue» suit notamment un film sur le cinéma, «Glory to the Filmmaker». Habituellement, quand un artiste commence à questionner l’art, c’est qu’il est en crise d’inspiration. Est-ce votre cas?
Oui, et ça a commencé de manière assez futile. Il y a eu un moment où, comme réalisateur, j’ai commencé à m’inquiéter face aux résultats commerciaux désastreux de certains de mes derniers films. Et à leur accueil critique mitigé. J’ai essayé de ne pas y prêter attention. Vainement. Avec Glory to the Filmmaker, tout autant qu’avec Achille et la tortue, j’ai clairement cherché à me guérir de cette anxiété. J’en suis arrivé à la conclusion que le fait de pouvoir exercer sa profession d’artiste doit rester la satisfaction première. Le reste n’est que conséquences. Mais c’est difficile à tenir et j’imagine que le Lion d’or que j’ai décroché à Venise en 1997, si tôt dans ma carrière, a placé la barre très haut. Trop haut peut-être.
Ce blog a rappelé bien des souvenirs à Christian Zeender. Le journaliste, réalisateur et producteur (notamment de Spécial Cinéma, l'émission de la TSR qui a inspiré tant de vocations cinéphiles), ancien chef de la Section cinéma de l’Office fédéral de la culture, conseiller spécial pour le cinéma et l'audiovisuel au Conseil d'Europe, qui réside à Tbilissi, en Géorgie, depuis plus d'une décennie, a bien connu la Mostra. Par mail, il a eu envie de se souvenir. Il m'a envoyé ce petit texte et je l'en remercie sincèrement, en l'accompagnant d'une photo datant sans doute de l'époque où il goûtait encore aux joies du festival (la fumée n'était pas encore proscrite partout). Et, promis, j'essaierai d'honorer ses conseils culinaires: les spaghetti alle vongole de la petite trattoria au bord du canal central, "avec un jardin, environ à mi-chemin entre le Festival et le débarcadère", et les fruits de mer à Malamoco.
"Dur, la condition de critique aujourd’hui : passer par l’aéroport Marco Polo de Venise est un vrai parcours du combattant,
A l’époque où j’étais moi-même critique, le Journal de Genève n’avait pas les moyens de me payer l’avion, je me rendais donc à Venise par le train de nuit, payant bien sûr de ma poche le supplément wagon-lit. A l’arrivée le matin, je prenais la vaporetto pour me rendre à l’hôtel. La critique, alors, était soignée et elle se voyait offrir les meilleurs hôtels. Séjourner au Quattro Fontane, juste à côté du Palais des festivals, faisait partie de ces agréables privilèges.
Une année, en raison de la désorganisation récurrente du festival à l’époque, on m’a prié de me rendre à l’accueil où une chambre me serait désignée. Là, une responsable de l’hébergement à la chevelure vénitienne et au charmant sourire m’expliqua, en me présentant ses excuses, que toutes les chambres proches du Festival étaient prises et qu’elle me proposait le Danieli. J’imaginais une obscure pension, située à quelques encablures et ayant pris le nom du célèbre palace. Voyant mon air attristé, elle tenta de me rassurer en précisant que le Danieli organisait des navettes rapides avec le Festival toutes les demi-heures et que la prochaine m’attendait. J’eus ainsi le plaisir de découvrir de l’intérieur le Danieli. Le déjeuner se prenait sur le toit en terrasse. Les œufs au bacon, qui ne figuraient pas dans le forfait, devaient bien valoir le prix d’une chambre normale ailleurs, mais la vue était imprenable. Celle-ci m’a fait rater, je le confesse, quelques projections matinales.
Contrairement aux apparences, la vie du Festival ne fut pas toujours une lagune tranquille. Oublions le temps où Extase troublait avant-guerre les esprits, dont celui du pape, avec la nudité d’Hedy Lamarr pour rappeler que Venise mit plus de dix ans à se remettre des vagues provoquées par 1968 et qu’il fallut la main ferme du réalisateur Carlo Lizzani, devenu directeur, pour lui redonner son lustre. Marco Muller continue cette grande tradition, avec pour la première fois la possibilité de mener à bien une tâche à long terme.
Ce n'est pas de gaieté de coeur mais j'ai annulé ma rencontre prévue avec Julian Schnabel. Son nouveau film, Miral, est tellement raté que, comme toujours dans ces cas-là, je préfère passer mon tour afin de trouver un autre film, un autre sujet intéressant. Pourquoi faire une interview qu'on ne publiera pas puisque nous privilégions d'abord les films que nous aimons.
Ce n'est pas de gaité de coeur parce que le précédent Schnabel, Le Scaphandre et le papillon, était une merveille. Sauf que là, j'ai vu son nouveau film se déliter sous mes yeux. Cette histoire du conflit israélo-palestinien, à travers les origines et le destin d'une fille nommée Miral (une Palestinienne interprétée par l'Indienne de Slumdog Millionaire Freida Pinto, ce qui ne dérangera pas ceux qui confondent de la même manière la Suisse et la Suède), est minée par les effets de style, le jeu outré d'acteurs perruqués (sauf Freida Pinto qui joue déjà assez mal sans) et des louches de bonnes intentions. Le Proche-Orient façon pub Benetton et expliqué aux nuls.
Et surtout je n'ai pas annulé de gaieté de coeur, parce qu'avant de s'asseoir face aux artistes, c'est la croix et la bannière. On imagine que les critiques se tournent les pouces dans les festivals. Mais non. La preuve en images.
1. Avant le festival, il faut faire le tour des distributeurs suisses pour savoir s'ils ont déjà acquis certains des films sélectionnés. Si c'est le cas, il faut leur demander à être nominé, car s'ils disposent d'interviews, les places sont comptées (en règle générale environ 5). Comme ils paient ces places (jusqu'à 2000 francs pour qu'un journaliste puisse participer aux sessions d'interviews, ce qui couvre les frais des agences de relations presse internationale, PR, qui organisent la rencontre sur place), les distributeurs choisissent soigneusement les médias qui sont nominés. Si vous n'êtes pas nominé ou si un film qui vous intéresse n'est pas encore acquis dans votre pays, vous pouvez oublier toute interview (mais, avec le temps, en se faisant des amis dans ces agences, il y a moyen de contourner cette règle). Si vous êtes nominé, vous recevez ce type de mail et ce n'est que le début de l'aventure.
2. Une fois arrivé dans le festival, il est impératif d'aller faire un check-in auprès des représentants PR. Habituellement, ils ont leurs bureaux dans un palace. A Venise, c'est pratique: il n'y a que l'Excelsior. Mais certains, même-là, trouvent toujours le moyen de louer une maison perdue dans la ville. Et il faut perdre un temps fou pour aller simplement montrer qu'on est bien là et qu'on sera bien là pour l'entretien. Des fois, pour la peine, ils donnent des cadeaux (un disques, des tee-shirts, etc.). Car elle grande, la peine: il faut souvent repasser trois ou quatre fois pour trouver leurs bureaux ouverts: les PR mangent souvent, ou alors ils s'arrangent pour systématiquement s'absenter quand vous avez justement 30 minutes entre deux films. Les couloirs des grands hôtels sont ainsi hantés par des journalistes qui errent comme des zombies à la recherche du bon bureau, si possible ouvert.
3. A Venise, les PR aiment bien se mettre sur la terrasse de l'Excelsior. La plupart du temps, ils sont tellement contents d'être là et de bronzer en travaillant qu'ils n'ont pas le temps d'imprimer une petite pancarte qui signalerait leur table. Les journalistes sont censés les reconnaître, ce qui n'est pas toujours évident, même après 10 ou 15 d'expérience (car les têtes changent souvent chez les PR). Alors on arrive sur la terrasse, on jauge, on essaie de ne pas vexer, on fait mine de reconnaître au cas où il faudrait demander un petit changement d'heure si l'entretien tombe en même temps qu'une projection très importante. Car il faut savoir que les PR croient souvent que le festival ne montre que leurs trois ou quatre films.
Donc on passe d'une table à l'autre...
Celle-là peut-être... Ou celle-là avec le garde-du-corps...
Mais, après une belle perte de temps supplémentaire, on est inscrit dans une nuée de "wonderful, Thierry", "great, Thierry", "nice to see you tomorrow, Thierry" (ceux qui ne s'appellent pas Thierry ont évidemment droit à leur vrai prénom, encore que le contact soit si impersonnel et faussement jovial, à de rares exceptions près, qu'une erreur est encore possible).
4. Le lendemain ou le surlendemain, donc, départ vers le lieu de rendez-vous, armé de patience. Et d'un bon sens de l'orientation. Car c'est l'usine à gaz. Le moindre centimètre de l'arrière-terrasse est réservé pour des interviews. On vous a dit: "Right to the left, tu ne peux pas te tromper. Sauf que tout le monde s'est installé "right to the left".
Miral "right to the left"... Norwegian Wood, le joli mais trop film de Tran Anh Hung "right to the left"...
Et après quelques minutes d'errance, on tombe sur un attroupement familier. A force, on reconnaît les visages des critiques internationaux. Encore que, dans ce corps de métier aussi, ça valse beaucoup.
5. C'est le moment rituel de l'attente interminable. Ici, la file d'attente pour Black Swan de Darren Aronofsky, le seul film jusqu'à maintenant qui m'a donné envie de demander des interviews. "Right to the left", bien sûr, et surtout sous le soleil exactement. Et menace d'insolation puisque les interviews ont toujours du retard, c'est même à ça qu'on les reconnaît. Les 2000 francs par tête de pipe que paient les distributeurs suisses n'incluent quasiment jamais un petit verre d'eau ou un parasol. On fait cuire et sécher le critique pour le rendre bien inoffensif. A non, ça rentre...
6. C'est le moment des regroupements. Vous n'êtes plus Thierry. Vous êtes groupe 1, 2, 3, 4, 5 ou 6. Cette fois-ci c'est groupe 4. C'est ainsi qu'on vous fait entrer, par grappes. C'est ainsi qu'on vous mène à une table avec 2, 3, 4, 5, 6. 7 collègues. Pour Black Swan, ce sera 8. Et Darren Aronofsky, puis Natalie Portman, puis Vincent Cassel se relaient toutes les 20 minutes. Sentiment aussi impersonnel que le lieu où il est mal vu de prendre des photos, sinon à la sauvette. Comme ça: clic clac.
6. Il y a trois tables. Une tout au fond, une à droite et une où est assis votre photographe-blogueur. A gauche, en bleu, c'est Vincent Cassel. Non? Oui: lisez la suite et vous verrez. Les premières fois où l'on participe à ce genre d'interviews nommées press junket, on n'en place tout simplement pas une et le résultat est souvent inutilisable. Et puis, avec l'expérience, on retrouve certains collègues de confiance. Ensemble, on s'entend en quelques mots sur la teneur de l'entretien. Ensemble, on annihile rapidement les intervieweurs à l'affût de chroniques people et on les empêche de poser des questions sur la vie privée, sur les hobbies, sur "que pensez-vous de Venise?", etc. Remarquez, une importune de cet accabit avait sauvé mon premier press junket . Elle avait été indiscrète d'emblée avec Kevin Spacey, qui défendait American Beauty de Sam Mendes, et il s'était lancé dans une extraordinaire diatribe sur son métier, sa vie privée, le système médiatique. Je ne crois pas avoir lu plus tard et ailleurs une meilleure interview de Kevin Spacey. Mais il est très risqué de laisser ce type de journalistes en liberté autour d'une table. Il faut parler plus vite, les couper, amener des questions sérieuses et intelligentes, si possible, qui rendent impossible toute interrogation futile ou indiscrète.
Le reste, c'est la cuisine interne et les ficelles du métier. Mais les interviews de Black Swan, vous le découvrirez à la sortie du film en mars prochain, se sont formidablement bien passées. J'espère que vous comprenez mieux pourquoi j'ai préféré annuler l'entretien avec Julian Schnabel: effectuer ce parcours pour un film qu'on n'aime pas n'est simplement pas imaginable. C'est fatiguant. Très fatiguant, même pour les vedettes. Jugez plutôt:
Vincent Cassel à l'issue des entretiens... Vincent Cassel qui baille à la sortie des entretiens. Et face à lui, à ce moment-là, il y a ces escaliers, une rampe magique qui fait instantanément oublier l'agacement d'un après-midi promotionnel...
Deux ans après avoir remporté le Lion d’or pour «The Wrestler», l’Américain Darren Aronofsky ouvre la Mostra de la plus belle des manières: «Black Swan», un film porté par une comédienne aux métamorphoses stupéfiantes. (Article publié dans Le Temps du 2 septembre 2010)
Lorsque Black Swan sortira en mars 2011 en Suisse romande, son affiche sera très certainement estampillée: «Oscar de la meilleure actrice: Natalie Portman». Au minimum sera-t-elle nominée. Et ce ne sera qu’une demi-surprise puisque son réalisateur, l’Américain Darren Aronofsky, est celui qui avait déjà permis à la comédienne Ellen Burstyn d’être nominée pour Requiem for a dream en 2001, puis à Mickey Rourke de frôler la statuette du meilleur acteur pour The Wrestler, film qui remporta par ailleurs le Lion d’or de la Mostra en 2008.
Grâce à Garden State de Zach Braff ou Closer de Mike Nichols, on savait Natalie Portman capable de bien mieux que les minauderies balbutiantes du Léon de Luc Besson, le film qui la révéla, ou des poses plastifiées de la plus récente trilogie Star Wars qui lui offrit un statut de vedette. Mais ce qu’Aronofsky lui fait faire est proprement stupéfiant. La jeune comédienne (29 ans et 36 films!) incarne Nina, une danseuse du New York City Ballet (dirigé par Vincent Cassel dans le film). Nina est perfectionniste, précise, ne dénouant ses pieds endoloris et ses orteils en sang que pour s’affaler dans sa chambre de petite fille, au milieu des peluches, dans l’appartement qu’elle partage avec sa mère célibataire (Barbara Hershey), elle-même ancienne danseuse qui ne veut pas que sa fille fasse la même erreur qu’elle: «Celle que j’ai faite pour t’avoir.»
De prime abord, Aronofsky semble reprendre le style caméra portée, au plus près du personnage principal, qui a garanti le succès de The Wrestler. Mais le film se craquelle pour rejoindre les grands ouvrages sur la naissance de la sexualité chez les adolescentes (en particulier Carrie au bal du diable de Brian DePalma) lorsque Nina est choisie pour tenir le rôle central du Lac des cygnes. Nina est parfaite pour interpréter le cygne blanc. Mais la deuxième partie du ballet, où elle doit incarner le cygne noir séducteur et peu farouche, pose problème. «Montre-moi ton noir!» lui intime le directeur qui la trouve trop frigide. Pour y parvenir, Nina doit évidemment se libérer de tous ses démons, s’épanouir, s’émanciper et même apprendre à bloquer la porte de sa chambre pour se caresser sans craindre une irruption de sa mère.
Autant dire que Black Swan est le film d’ouverture parfait. Surtout si l’on songe au pathétique Robin des Bois de Ridley Scott, qui a inauguré le dernier Festival de Cannes. Mais pas seulement: Aronofsky ose s’engager jusque dans le baroque, le fantastique et l’horreur (Nina a des plumes noires qui lui poussent dans le dos, ses pieds se palment…) pour dégager une autocritique sur son travail et sur le cinéma en général. Avant The Wrestler, le cinéaste était en effet un perfectionniste maniaque qui prenait une posture à la Stanley Kubrick et mettait des années à enchaîner les projets. Avec The Wrestler, il a découvert que le contrôle n’est pas tout et qu’il faut ménager, dans l’idéal de perfection, un espace pour l’abandon.
Black Swan est, entre mille autres choses, le manifeste de cette manière de concevoir l’art et le cinéma, de rappeler l’importance de l’instinct et des tripes. Avec des plans marketing et des soucis de rentabilité, n’importe qui est capable de faire un film qui se tient. Mais peu, très peu, savent s’oublier pour aller au-delà. «Honnêtement, je me fiche de ta technique», lâche Vincent Cassel, plus chien-loup que jamais, à la vertigineuse Natalie Portman qui a travaillé d’arrache-pied (littéralement) durant dix mois pour devenir une danseuse crédible, puis oublier la technique pour endosser le plus difficile des rôles: celui d’un personnage qui trébuche, chute, s’arrache la peau (littéralement là aussi mais, cette fois, sans rire).
Marco Müller, le directeur artistique de la Mostra, peut jubiler d’inscrire une nouvelle fois – après The Wrestler, mais aussi Démineurs de Kathryn Bigelow ou Brokeback Mountain d’Ang Lee qui tous étaient sur le Lido! – son festival dans un cercle qui lui garantit une pérennité internationale: le cercle des événements qui font chauffer la marmite à Oscars.
Black Swan sera, certes, montré la semaine prochaine au Festival de Toronto. Mais, et c’est encore le privilège de Venise, ce film est né là, sur la lagune. Grâce aussi aux sifflets de quelques critiques sans doute rétifs au baroque sans retenue, le film de Darren Aronofsky est entré dans l’histoire de la Mostra.
Ce n'est pas que ça me vexe, mais, à la longue, c'est tout comme. Malgré l'envoi, chaque année, d'une nouvelle photo-passeport, la Mostra de Venise continue de me livrer des accréditions avec une photo qui doit dater de 2004 au plus tôt. Or, je ne porte plus de lunettes depuis cinq ans.
Bientôt cinq ans et demi.
Ce n'est pas que ça me vexe, mais, à la longue, c'est ennuyeux. Le centre névralgique du festival est gardé par des malabars qui, à chaque entrée (plusieurs par jour), me scrutent d'un air soupçonneux. Ce dialogue de sourds, en italien, est devenu ma pénitence: "Ce type, sur la photo, avec les lunettes, c'est vraiment vous? - Oui, Monsieur. - Il va falloir changer de photo la prochaine fois." Si encore, il s'agissait de malabars sympathiques, comme à Cannes, mais non: ils doivent les débaucher dans une milice paramilitaire.
J'ai voulu changer. Mais c'était sans doute trop en demander. Il suffit de remettre les pieds dans le festival pour se rendre compte que ce type de problème - peut-être un détail pour eux, mais pour moi ça veut dire beaucoup - est sans doute le dernier de leurs soucis. Parce que l'arrivée à la Mostra, ça ressemble à ça:
C'est-à-dire des travaux partout, jusque dans l'assiette.
La Mostra est un festival en travaux. Le chantier du futur nouveau Palais n'a pas avancé d'un pouce depuis un an (ce qui a même suscité une manifestation ce mercredi). On se prend les pieds dans des câblages électriques dont les prises sont beaucoup si faciles d'accès et si exposées qu'elles en deviennent inquiétantes. On enjambe les tapis rouges pas encore déroulés. On fait la queue interminablement pour obtenir son accréditation. On découvre que le nombre de casiers de presse a été réduit: "Je n'ai pas de casier? - On a dû faire des choix, mais votre casier, c'est sur internet. - Merci beaucoup: vous payez les connections?" (18 euros les six heures dans chaque hôtel. Les hauts-parleurs de la principale salle de projection pour la presse, la Perla, tremblent quand il y a trop de basses. A la fin du film, il faut se lever de son siège beaucoup plus tôt que les autres pour trouver une table à l'un des rares restaurants des parages. Autrement dit, c'est paninis et consorts à midi et le soir.
Et puis soudain, on voit un bon film (très bon même le film d'ouverture, Black Swan de Darren Aronofsky). Ou alors on se retrouve à proximité de quelqu'un qu'on aime bien, comme lui, le président du Jury, Quentin Tarantino.
Et on se dit qu'on est quand même dans un endroit assez magique pour oublier cette histoire de lunettes. Pour envisager même de se remettre à en porter l'année prochaine pour soulager la tâche des organisateurs.
Humphrey Bogart et Ingrid Bergman s'embrassent dans les dédales de l'aéroport de Genève.
Et à l'àéroport de Venise, on patiente en attendant ses bagages en jouant avec les ballons virtuels d'une vidéo interactive projetée sur le sol.
Faut-il que nous soyons à ce point blasés pour que la culture vienne au secours de la magie du voyage?
En survolant Venise (et son Lido en arrière-fond), je suis soudain persuadé du contraire: le déploiement culturel dans les aéroports sert à démontrer que la réalité est plus belle que l'art.
Sur le tableau du départ pour Venise (à 12h30) figure également le vol Genève-Toronto que je prendrai dans treize jours. Cette année, pour la première fois, je suis en effet invité à Venise et à Toronto.
La Mostra m'offre, comme à beaucoup de journalistes internationaux, 6 nuits d'hôtel sur le Lido. Ce qui n'est pas négligeable: certains s hôteliers vont jusqu'à quintupler leurs tarifs durant le festival.
Le festival canadien propose la même chose (6 nuits), ainsi qu'une participation aux frais de déplacement.
Ce système d'invitations n'est pas rare dans les festivals de cinéma. A l'exception de Cannes, quasiment tous pratiquent ainsi. Il n'y a pas de honte à le dire puisqu'aucune contrepartie rédactionnelle n'est jamais exigée. Tant que le critique peut rester critique, transparent avec le lecteur et impartial au point de malmener son hôte si cela se justifie, ce système bénéficie d'abord aux films. Surtout ceux qui n'ont guère de soutien hors des festivals.
Pour toutes les manifestations cinématographiques, même les plus importantes, cette politique d'invitations répond d'abord une stratégie d'image. Il y a quelques années, Davide Croff, alors président de la Biennale de Venise, m'avait expliqué, alors que je le remerciais, que ces invitations étaient nécessaires pour éviter que seuls les médias les plus riches (et donc les plus populistes, avait-il précisé) couvrent la Mostra: "Pour notre pérennité et aussi pour nos sponsors publics et privés, notre festival doit exister dans les journaux sérieux qui, bien souvent, n'ont pas les moyens de venir jusqu'à nous."
Grâce aux impulsions de son directeur artistique Marco Müller, le plus ancien festival du monde ne prend toujours pas l’eau. Jusqu’au 11 septembre, il fait une nouvelle fois la nique aux pressions politiques et commerciales. (Article publié dans Le Temps du 31 août 2010)
Comment est-il possible que la Mostra de Venise n’ait jamais pris l’eau? Et surtout, qu’une nouvelle fois (la 67e), elle se présente fringante, prenant de haut les incessantes pressions du gouvernement Berlusconi – comme elle a survécu à son créateur (Benito Mussolini) –, et résistant avec panache à un marché soudé autour du Festival de Toronto dont les premiers jours, dès le 9 septembre, empiètent sur ses derniers à elle.
La Mostra commence bien sûr à avoir le souffle court. Impossible en effet de ne pas remarquer que son état de grâce avec Hollywood, qui avait fait du Lido, ces dernières années, une quasi résidence secondaire pour George Clooney, Brad Pitt et consorts, subit un revers cette année. Impossible de ne pas noter que des noms comme Robert Redford, John Sayles, John Carpenter, Clint Eastwood, Werner Herzog, Erroll Morris ou Michael Winterbottom mettront plutôt leurs nouveaux films sur les fonts baptismaux de Toronto la semaine prochaine.
Pour certains, cette infidélité au Lido est involontaire – le directeur artistique de la Mostra, Marco Müller, les aura trouvés insuffisants. Pour d’autres, elle est le résultat de stratégies de marché. Evidemment, seuls Müller, qui a néanmoins choisi six indépendants américains sur les 22 titres de la course au Lion d’or, et ses interlocuteurs sont capables de démêler les raisons de l’absence des uns ou des autres.
Mais certaines anecdotes montrent combien l’industrie remet en cause l’importance des festivals, qui deviennent, comme jamais auparavant, le havre des seuls indépendants. Ainsi du rebondissement qui concerne le film d’ouverture de cette 67e Mostra. Jusqu’à la conférence de presse de présentation du programme, qui s’est tenue fin juillet à Rome, il était acquis que The American, second film du photographe Anton Corbjin après Control, devait ouvrir les feux et, avec lui, sa vedette: George Clooney. Et voilà que, ce jeudi 28 juillet, Marco Müller annonce que Black Swan de l’Américain Darren Aronofsky (Lion d’or 2008 pour The Wrestler) ouvrira officiellement le festival.
Sur le papier, rien à regretter ou presque pour la Mostra: au lieu de se dérouler sous les pieds de Clooney, le tapis rouge accueillera notamment Natalie Portman et Vincent Cassel. Mais la raison de ce changement est symptomatique des enjeux et conflits commerciaux actuels: la production de The American a en effet décidé de sortir ce nouveau Clooney le même jour dans toute l’Amérique du Nord. Exit donc l’exclusivité vénitienne.
Il suffit de mettre les pieds sur le Lido et de visiter les infrastructures de la Mostra pour saisir la difficulté de la tâche menée par Marco Müller. Même si, pour la deuxième année consécutive, le festival se déroule dans les travaux qui lui donneront enfin, avec un nouveau Palais, un écrin digne de lui (il survit dans des installations des années 1930 à peine imaginables vu sa notoriété), il existe peu de villes aussi mal adaptées à une telle manifestation. Venise est magnifique, certes, mais la Mostra se déroule sur le Lido, îlet humide et moite qui empêche tout entreposage d’archives et où le peu de lits disponibles profite à des hôteliers qui n’hésitent pas à faire exploser jusqu’à six fois leurs tarifs habituels.
Seul avantage, par rapport à Cannes, cette réalité difficile décourage les grandes foules. Voilà l’une des raisons de sa pérennité: la Mostra a lieu «entre amis». Contrairement aux cloisonnements qui ont cours sur la Croisette, il n’est pas rare d’y boire son espresso, sur l’une des deux seules terrasses chic du Lido (celles de l’Excelsior et, en réfection cette année, de l’Hôtel des Bains), à une table seulement des vedettes les plus courues.Celles-ci seront dominées cette année par un abonné: Quentin Tarantino (photo).
Parrain des rétrospectives passées consacrées au cinéma de genre italien (auquel il a rendu hommage dans Inglourious Basterds), le cinéaste américain a répondu oui à son ami Marco Müller: il préside cette année un jury composé notamment du réalisateur Arnaud Desplechin, ainsi que du musicien fétiche de Tim Burton, Danny Elfman.
L’autre atout de Marco Müller, c’est de pouvoir compter sur une série de films qui étaient attendus à Cannes en mai, mais qui n’avaient pas réussi à tenir les délais. L’homologue de Müller sur la Croisette, Thierry Frémaux, avait alors évoqué la crise financière de septembre 2008: celle-ci avait retardé bon nombre de projets qu’il avait été ensuite impossible de terminer dans les dix-huit mois. Née avec une guerre mondiale, rongée par d’autres crises, la Mostra 2010 a donc fini par bénéficier de l’une d’entre elles.
Avec la rentrée, deux des plus importants festivals de cinéma au monde se chevauchent: la 67e Mostra de Venise, du 1e au 11 septembre, et le 35e Festival de Toronto, du 9 au 19 septembre. Invité par l'un et l'autre pour quelques jours, notre critique Thierry Jobin se lance dans un périple de trois semaines. Afin d'y décrire, en les comparant, ce qui caractérise la création et le marché du 7e art en 2010.