A quelques exceptions près (lire les billets précédents), la plupart des distributeurs suisses ont fait une croix sur la Mostra de Venise au profit du Festival de Toronto. Parmi eux, Laurent Dutoit, directeur de la société de distribution Agora et programmateur de sept salles indépendantes à Genève, a déserté le Lido depuis quatre ans.
Après tout, pourquoi avez-vous besoin des festivals pour choisir les films qui vous montrerez en Suisse, alors qu'il vous suffirait de les regarder en DVD?
Nous regardons souvent des films sur DVD. Mais nous sommes d'abord des distributeurs de cinéma. Or le cinéma est fait pour être consommé au cinéma. Les festivals nous permettent donc de voir les films en primeur dans des bonnes conditions. Et j'ai envie de vous dire d'emblée que le grand avantage de Toronto sur Venise, ce sont justement les infrastructures qui nous permettent de découvrir les films dans des conditions optimales. Ici, nous les voyons dans des grandes salles, sur de grands écrans, avec des sièges très confortables, ce qui n'est pas le cas dans tous les festivals. Un film n'est jamais le même sur DVD ou sur grand écran. Un très grand film sera très bon sur DVD, mais il sera encore meilleur sur grand écran. Avec l'expérience, nous sommes évidemment capables de voir un film en DVD et de juger de son potentiel et des émotions qu'il dégage. Mais on reste toujours un cran en dessous de l'expérience de la salle de cinéma. La salle permet aussi de sentir comment le public réagit.
Le fait que les festivals fassent une présélection parmi les centaines de films produits chaque année n'est sans doute pas négligeable.
Tout à fait. On ne peut pas voir tout ce qui est produit. C'est impossible. Même ici à Toronto, il est impossible de tout voir. A Toronto, près de 300 films sont présentés. Nous ne voyons donc de toute façon qu'une sélection de leur présélection. Durant mon séjour ici, j'en aurai vu une quarantaine. Le 10% de ce qu'ils proposent.
Il y a encore cinq ans, vous alliez chaque année à la Mostra de Venise. Depuis quatre ans, vous préférez le Festival de Toronto. Que s'est-il passé?
J'ai entendu les échos qui commençaient à dire que Toronto était super bien. J'ai donc décidé, en 2006, de venir voir ce qu'était ce festival. Et je suis revenu chaque année.
Parce que la Mostra n'était plus «super bien»?
Le problème, à Venise, c'est qu'il y avait bien des jours où je n'avais pas grand chose à voir. La Mostra n'offre pas un très grand choix et, en plus, nous avons accès à très peu de projections: la plupart sont pour la presse et les invités. Souvent, à certaines heures, il n'y a le choix qu'entre deux ou trois films. L'avantage de la Mostra, c'est que, par désoeuvrement, vous êtes amenés à voir des films faute de mieux et que, parfois, vous tombez sur une perle. Mais parier là-dessus est trop hasardeux, parce que les perles sont extrêmement rares. Pour résumer, à Venise, on voit tout ce qu'on veut voir, mais aussi beaucoup de films qu'on ne voulait pas voir parce qu'ils ne répondent de toute façon pas à ce que nous recherchons. A Toronto, au contraire, je pars demain en ayant vu 40 films que je voulais ou devais voir. Et il en reste même une bonne quinzaine que je n'ai pas réussi à caser dans mon planning.
En Europe, on entend encore beaucoup la critique contre Toronto qui dit qu'il y a justement trop de films, qu'on y voit tout et n'importe quoi.
C'est en partie vrai, mais c'est aussi à nous de faire notre métier, de faire des choix. Sur le papier d'abord, il faut savoir sentir et biffer tout ce qui ne sera pas intéressant. Et puis, une fois un premier planning établi, il faut rester ouvert aux rumeurs qui courent sur certains films auxquels on ne pensait pas. Je ne l'ai pas beaucoup fait cette année. Je n'ai pas laissé beaucoup de place à l'improvisation. D'abord parce que mon programme était bien rempli. Ensuite parce que les rumeurs concernaient des films que j'avais de toute façon prévu d'aller voir. C'est une des forces des festivals, et c'est pour ça que les festivals nous sont nécessaires: le bouche-à-oreille entre collègues et journalistes nous permet de ne pas passer à côté des films importants. Seul dans son bureau avec des DVD, il n'y a évidemment pas de bouche-à-oreille possible.
L'ampleur du choix était-elle la raison principale pour laquelle vos collègues vous disaient que le Festival de Toronto est si bien?
Pas seulement. La qualité de l'accueil et les conditions de projection sont aussi tout à fait exceptionnelles, surtout comparées à celles de la Mostra. Ici, les salles sont grandes, les projections et le son sont excellents. Il est clair que le cadre lui-même est assez horrible par rapport à la Mostra: à Toronto, le festival a lieu dans des gros multiplexes qui sentent le pop-corn. Mais je préfère encore ça, et je ne suis pas le seul, aux salles de la Mostra où on est tellement mal assis qu'on a mal au dos dès le deuxième jour. Quand on passe quinze heures par jour au cinéma, on a forcément mal au dos, mais Toronto permet de retarder les premières douleurs.
Et puis, l'investissement financier pour venir à Toronto est à peu près le même que pour aller à Venise.
A peu près. Le déplacement est un peu plus cher, ainsi que l'accréditation. Paradoxalement, alors que Toronto n'a pas de Marché du film à proprement parler, c'est le festival où l'accréditation «Industry» nous coûte le plus cher.
Avez-vous, cette année, acheté des films que vous sortirez en Suisse?
Aucun. En fait, chez Agora, nous achetons assez peu de films finis. Nous achetons beaucoup plus sur lecture du scénario. Les festivals sont donc pour nous l'occasion de rencontrer les vendeurs, et de prendre connaissance des films qui se tourneront, en l'occurence quand nous somme à Toronto, dès cet automne. Nous négocions très en amont. En quatre ans de Toronto, je crois que je n'ai acheté qu'un film fini, c'était Ben X. Mais paradoxalement, Ben X ne faisait pas partie de la sélection: j'avais eu droit à une projection privée.
Une projection privée?
Oui. En marge du festival, en plus des 300 films qui sont proposés, s'ajoutent passablement de projections privées, dans d'autres salles, notamment pour les films qui étaient à Venise ou au Festival de Montréal uniquement. Raison de plus pour ne plus aller à la Mostra puisque ses films sont aussi montrés ici de manière confidentielle et, encore une fois, dans d'excellentes conditions. La réciproque serait simplement impossible à Venise qui n'a que cinq ou six salles pour l'entier du festival. Ici, on peut en compter une trentaine au moins, la quasi totalité équipée de la dernière technologie numérique. Même si ça n'a rien à voir avec les Marchés du film de Berlin ou de Cannes, il y a donc à Toronto tout une vie underground qui nous est extrêmement utile. a Variety subscriber.



