Le film surprise 2010 était encore une fois asiatique et excellent: Le Fossé (The Ditch) de Wang Bing (article paru dans Le Temps du 8 septembre 2010).
Depuis qu’il a repris la direction artistique de la Mostra de Venise en 2004, Marco Müller a une petite spécialité: il réserve toujours une place, en compétition, à un «film sorpresa», inscrit comme tel dans le programme. Müller connaît les vertus de cette facétie. Notamment le fait d’attirer l’attention sur un film qui n’obtiendrait sans doute pas la mobilisation que suscitent des titres phares. Il n’est pas rare que l’heureux élu remporte un prix, comme ce fut le cas avec Locataires de Kim Ki-duk en 2004 (Prix de la mise en scène) et Still Life de Jia Zhangke en 2006 (Lion d’or!).
Or, même si, par le passé, il a quasiment voire exclusivement été asiatique – Müller est notablement aussi grand sinophile que cinéphile –, le «film sorpresa» donne lieu à l’un des plus joyeux débats de l’année pour les cinéphiles présents. De quel film s’agira-t-il? Et ça fantasme dans tous les sens. Cette année, le nom de Clint Eastwood, dont Hereafter est à Toronto, est revenu souvent. Mais pas autant toutefois que Tree of Life, le film que Terrence Malick n’en finit pas de terminer: il a posé des lapins successifs à Berlin, Cannes et... Venise.
Les festivaliers découvrent le titre du film surprise au moment où le générique de début défile. Et, avec les années, c’est devenu un rituel hilarant: dès les premiers logos, la salle s’exclame «Ah!» si les premiers indices font deviner un film autre qu’asiatique, et «Oh!» si le pot aux roses est, comme cette année, un réalisateur chinois. Le rituel aura été particulièrement drôle puisque Wang Bing est produit par des sociétés françaises et belges (Ah!), dont les logos sont apparus avant son nom (Oh!).
Reconstitution horrifiante
Mais la plaisanterie n’a pas duré longtemps: Le Fossé est une reconstitution naturaliste et horrifiante des conditions de vie, ou plutôt de mort, dans un camp de «rééducation» chinois des années 50. Les opposants politiques, les libres penseurs, censés creuser une tranchée absurde au milieu du désert de Gobi, en sont réduits à manger leur vomi et celui des autres, quand ils ne se livrent pas au cannibalisme. Avec sa force et son authenticité, propres à rendre la quasi-totalité des autres prétendants au Lion d’or coupables de futilité, le film surprise sera sans doute une nouvelle fois au palmarès.



