Les films d’auteur n’ont pas toujours besoin d’être sérieux: «Somewhere» de Sofia Coppola et, surtout, «Potiche» de François Ozon, avec une épatante Catherine Deneuve, ont donné une respiration à la Mostra (article paru dans Le Temps du 6 septembre).
Photo: Sofia Coppola fait-elle coucou au président du Jury, son ex, Quentin Tarantino?
La 67e Mostra avait commencé avec le très sombre et stylisé Black Swan de Darren Aronofsky. Or, à mi-parcours et alors que Black Swan reste l’un des grands favoris dans la course au Lion d’or, le festival se présentait effectivement tenaillé comme jamais par des films plutôt sombres et des films plutôt stylisés. Le week-end a heureusement ouvert d’autres fenêtres, mais il faut lire trois paragraphes avant d’y arriver.
Côté sombre, jusqu’à plonger le jury dans la dépression. Essential Killing surtout, du revenant polonais Jerzy Skolimowski qui ose se placer du côté d’un taliban (Vincent Gallo), arrêté en Afghanistan, torturé, et qui prend la fuite dans les neiges du Grand Nord américain lorsque le camion qui l’emmène dans une prison militaire sort de la route. Skolimowski a le génie d’apporter une dimension politique et philosophique au survival, ce sous-genre du cinéma d’horreur qui se limite habituellement à voir courir dans la forêt, la nuit, des jeunes filles aussi affolées que court vêtues.
De l’autre côté, outre les partis pris excessifs – et excessivement ratés de Julian Schnabel avec Miral (LT du 04.09.2010) – et ceux inexistants du Français Antony Cordier avec Happy Few – chassé-croisé sexuel entre deux couples bobos dont la majorité des critiques présents sur le Lido parlent, à raison, comme d’un sommet de parisianisme bavard –, cette Mostra propose beaucoup d’auteurs confidentiels qui font du style. Autrement dit des choix visuels qui se voient un peu trop pour emporter la plus totale adhésion. Ainsi, par exemple, du Chilien Pablo Larrain, qui, dans Post Mortem, se sert de plans fixes ultralarges et d’un personnage totalement passif pour raconter la mort de Salvador Allende en 1973 et le début de la dictature militaire. Mort et rigueur esthétique: on nage a priori en pleine caricature de cinéma d’auteur. Sauf que Larrain distille un humour noir bienvenu: son héros est en fait le secrétaire du légiste d’Allende.
Mais les deux vraies belles nouvelles sont venues dans les éclats de rire, francs ceux-là, que suscitent (volontairement, faut-il le préciser?) les nouveaux films très attendus de Sofia Coppola et François Ozon. Forcément attendue, Sofia Coppola, en particulier depuis que son Marie-Antoinette avait semé le doute parmi les admirateurs de ses précédents Virgin Suicides et Lost in Translation. Toujours attendu, François Ozon, même si son indéniable potentiel n’a cessé d’être mis à mal par une prolixité qui semble l’empêcher de se concentrer pleinement.
Avec la réception critique souvent glaciale de Marie-Antoinette, Sofia Coppola a pris une leçon de modestie. Elle se recentre et parle de ce qu’elle connaît personnellement dans Somewhere: la solitude et la vacuité intellectuelle dans laquelle est plongée une star hollywoodienne (Stephen Dorff) entre deux films. Ce personnage qui s’ennuie à en mourir, jusqu’à l’arrivée d’une jeune fille dans sa vie (sa propre fille, incarnée par la petite Elle Fanning), rappelle inévitablement Bill Murray dans Lost in Translation, y compris l’arrivée de Scarlett Johansson dans sa vie. Les échos entre les deux films sont nombreux – jusqu’au chanteur Bryan Ferry, la chanson «More than this» karaokée par Murray dans le premier et son interprétation de «Smoke gets in your eyes» dans le second.
Mais Somewhere n’est pas exactement Lost in Translation 2 dans la mesure où l’émotion y est cette fois absente. La fille prodige de Francis Ford règle surtout ses comptes avec le star-system et elle s’y prend en douceur, sans forcer le trait: ses caricatures – d’attachées de presse américaines, de présentatrices TV italiennes hystériques et décolletées, ou de journalistes qui rivalisent de questions idiotes – sont plus vraies que nature. Et surtout, il y a, dans Somewhere, une sincérité de l’ordre de la confidence qui est très attachante. Comme un échauffement avant un nouveau grand film.
François Ozon lui aussi s’est recentré. Devant Potiche, sa libre adaptation d’une pièce de Barillet et Grédy, il y aurait même matière à penser qu’il s’est vraiment concentré pour la première fois, sans penser en même temps au film qu’il tournerait après. En interview, il nous l’a confirmé: pour la première fois de sa carrière, il n’a pour l’instant pas de projet suivant. Et, donc, ça se sent: Potiche réunit le meilleur de son cinéma, sans flottement.
La distribution qu’il a réussi à réunir y est sans doute pour quelque chose. La potiche, c’est Catherine Deneuve, alias Suzanne Pujol, épouse au foyer de Robert Pujol (Fabrice Luchini), lui-même patron de l’usine de parapluies Pujol-Michonneau, qui trompe cette femme dévouée avec sa secrétaire (Karin Viard). Nous sommes en 1977, dans la petite ville de Sainte-Gudule, les hommes travaillent, les femmes sont des reines de l’électroménager qui regardent Aujourd’hui Madame à la télévision chaque après-midi, et les enfants (Judith Godrèche et Jérémie Rénier) sont en pleine crise d’identité. Le jour où, pour avoir trop tiré sur le fil social avec ses ouvriers, le paternaliste Robert est envoyé à l’hôpital durant une grève, Suzanne reprend les commandes de l’entreprise et renoue avec le député communiste Babin (Gérard Depardieu), l’un de ses (nombreux) amants d’autrefois. Car, morale de l’histoire, la potiche n’est pas une cruche.
La salle la plus grande de la Mostra a explosé, de rire d’abord puis d’applaudissements, devant cette chronique colorée, théâtrale, musicale et dansée de l’émancipation féminine des années 70. Si le président du jury, Quentin Tarantino, ancien petit ami de Sofia Coppola (soit dit en passant), est sensible à Potiche, le Lion pourrait devenir Lionne.



