C'est terrible de voir l'un de ses cinéastes fétiches mal vieillir. Surtout quand il n'y a vraiment plus moyen de lui trouver des excuses. C'est le cas avec John Carpenter, désormais ancien maître du cinéma fantastique et horrifique. Le père d'Halloween et de New York 1997 présentait lundi, dans les Midnight Screenings joyeusement agités du Festival de Toronto, son premier film de cinéma depuis Ghost of Mars qui fut projeté à la Mostra de Venise il y a dix ans. Le cinéaste s'était rangé des voitures, usé par les pressions d'un industrie hollywoodienne qu'il n'avait cessé de pourfendre. De retour avec The Ward, on se disait qu'il allait passer un savon à tous les petits faiseurs qui dénaturent le cinéma fantastique américain et, au passage, régler enfin certains comptes personnels, en particulier celui qu'il n'avait cessé d'évoquer avec ambiguité au cours de sa carrière et qui avait déterminé son goût pour l'horreur: enfant, avait-il dit quelque fois, il avait vu le Mal tout proche de lui. Fut-il victime d'un pédophile (la thèse la plus répandue parmi ses fans) ou témoin d'un drame? Personne ne l'a jamais vraiment su.
Et on sent quil passe tout près avec The Ward, histoire d'une fillette maltraîtée plusieurs mois par un désaxé et qui, devenu grande, est enfermée dans un asile psychiatrique pour avoir bouté le feu à une maison. Mais Carpenter ne parvient pas à transcender ses propres douleurs et joue une nouvelle fois l'attitude du rebelle roublard: tout efficace qu'il soit, The Ward n'est qu'une alignée de rebondissements et d'effets visuels et sonores usés jusqu'à la corde. Même la salle déchaînée du campus universitaire de Ryerson s'est forcée à se faire peur durant 30 minutes avant de lâcher des rires nerveux devant le spectacle d'une telle déchéance.
Rentrée triste donc, vers deux heures du matin. Très déçu et un peu perdu dans la forêt de gratte-ciel qui mène à mon hôtel. Mais la patte de Carpenter me rattrape dans les longs couloirs qui mènent à ma chambre. Une forme d'inquiétude, le sentiment d'une folie tapie derrière la porte que peu de cinéastes du genre savaient exprimer aussi bien que lui. Lorsque je sors ma clé magnétique un peu fébrilement, je comprends enfin le malaise que j'avais ressenti en arrivant dans ce bel hôtel. Quelque chose de diffus qui s'explique soudain: j'ai la chambre 911. La chambre qu'on confie sans doute plus volontiers à un Suisse qu'à un Américain, surtout au lendemain des neuf ans de la chute des deux tours. 9/11. 911. Le numéro des urgences.



