Martin Scorsese a présenté à Venise Letter to Elia, un documentaire d'une heure, coréalisé avec Kent Jones, où il rend hommage à l'homme qui lui a donné envie de faire du cinéma: Elia Kazan. Extraits, outre les images et dans l'ordre où ils apparaissent, des propos édifiants que les deux cinéastes ont tenu et tiennent sur leur métier (à l'usage, en particulier, de tant de réalisateurs qui devraient en prendre de la graine).
Photo: Elia Kazan, Martin Scorsese, c'est vrai qu'il y a comme un air de famille.
Kazan: C'est quoi, un réalisateur? Un chasseur. Un psychothérapeute. Une mère qui pense à tout. Un mari sévère.
Scorsese: C'est quoi, un réalisateur? Voilà la question qu'Elia Kazan ma amené à me poser... A l'Est d'Eden, par exemple, m'a révélé des émotions que je ne savais pas avoir. Ce n'était pas une question d'histoire du cinéma, mais de donner et de recevoir. Il y a avait là une honnêteté dans laquelle j'ai compris que, pour être réalisateur, il faut avoir vécu.
Scorsese: Elia Kazan avait un sourire très particulier. Comme défense? Comme arme? Et contre quoi? La Honte? Le rejet? Le small talk quil détestait? Certainement contre toute forme d'adversité en général. Lui-même appelait ça son sourire d'Anatolien. Or les Anatoliens vivaient dans la peur.
Kazan: J'ai l'âme d'un immigré ce qui signifie être en dehors de son identité, s'adapter à l'extérieur et se tenir sur ses gardes. Comme un oiseau qui a quitté le nid. J'avais l'intensité de mes névroses. J'étais le porte-parole de mon temps. Quand je me suis mis dans les chaussures de l'artiste, comme acteur et metteur en scène de théâtre, j'étais soudain plein d'hommes, mais j'ai bientôt compris qu'aucun n'était moi. Le cinéma m'a aidé à me trouver car on ne peut pas mettre quelque chose de faux devant la caméra: elle révèle toujours ce qui est vraiment.
Scorsese: Les films de Kazan m'ont appris que la vulnérabilité, par exemple, ne peut pas être feinte au cinéma... Il faut se laisser porter par le lieu de tournage, parce que, très souvent, les cinéastes sont galvanisés par l'environnement dans lequel ils tournent.
Kazan (à propos du 1e avril 1952, lorsque le cinéaste a dénoncé huit collègues devant la commission du sénateur McCarthy contre les activités communistes): J'ai fait ce que j'ai fait parce que ça me semblait la moins pire de deux possibilités. Et ce qui arriva a creusé le visage que j'ai. Quant à mes films, à partir de ce moment-là, ils sont devenus personnels. Tous les suivants sont de moi.
Scorsese: C'est avec ce type de tragédie que le director devient filmmaker. A partir de là, les films de Kazan me montraient le monde d'où je venais. Les visages, les objets, la manière d'être ensemble. Toutes ces choses qu'on ne voyait habituellement pas au cinéma. Ce que Brando faisait dans Sur les Quais en 1954! Ce sens de n'être rien, ce personnage qui se sent quantité négligeable, tous ces gens qu'on pouvait, enfin au cinéma, aimer autant qu'on pouvait les détester.C'est vraiment avec Kazan que j'ai compris que le monde autour de moi pouvait être transformé en art. Il y avait là des choses que je n'osait pas exprimer à la maison, l'amour et la haine pour le père par exemple. Des sentiments complexes comme, pour un enfant, croire qu'on a fait quelque chose de bien et s'entendre dire que c'est mal. J'ai cherché plus tard à comprendre comme ces films étaient faits, mais Kazan, qui qu'il soit, avait pris pour moi le rôle d'un père. D'un autre père. En 1964, quand j'étais à La New York University, Kazan était le seul cinéaste de renom qui soit venu nous parler. A un élève qui lui avait demandé par quoi il commencerait s'il pouvait redémarrer sa carrière, il avait répondu: "Par la table de montage."
Scorsese: John Cassavetes, un autre Grec dur à cuir, a dit qu'un réalisateur ne doit avoir peur de rien. Ni de la technique, ni de l'argent. Seul compte le film.
Scorsese: On ne peut jamais faire comprendre à un cinéaste combien son oeuvre a compté pour nous. Il ne peut pas comprendre. Ce rapport doit rester entre le film et soi.
Kazan: Quelle est la seule matière que le réalisateur soit connaître dans ses moindres détails? Lui-même.



