En France, l'élitisme s'apprend dès l'enfance
J'ai déjeuné l'autre jour avec un père inquiet. «Mon fils ne veut plus descendre la poubelle, ni faire la vaisselle, m'expliquait-il. Il ne veut plus faire de sport et il a le teint tout vert. Dès qu'on lui demande un service, il répond qu'il ne peut pas, qu'il est en prépa.»
La maladie dont souffre l'ado de mon ami s'appelle l'élitisme. Elle frappe les jeunes issus de milieux non-défavorisés que leur famille a inscrit dans un lycée prestigieux (Louis-le-Grand, dans ce cas précis) afin de préparer les concours des grandes écoles. Et ses effets les plus dévastateurs sont psychologiques.
«Le système les coupe très vite des jeunes de leur âge, constate le père précité. Tous les jours, on leur dit qu'ils sont l'élite, qu'ils ne sont pas comme les autres. Du coup, ils croient qu'ils ont plus de droits que le commun des mortels.»
Enfermés dans leurs internats, bûchant sans cesse, ces pupilles de la Nation développent un mépris instinctif de leurs concitoyens moins cérébraux. En revanche, ils vouent un culte fervent à la République, vue comme une «nounou» qui, en échange de leur labeur, leur réserve les meilleures places de la société future.
C'est encore un de ces absurdes paradoxes français. On a vu récemment des milliers de lycéens descendre dans la rue pour défendre leurs établissements mal fichus au nom d'une prétendue égalité. En réalité, ils sont les victimes d'un système qui sélectionne les meilleurs pour alimenter la technostructure et laisse les autres se débrouiller avec les moyens du bord. Au lieu de demander des sous au ministre, ils feraient mieux d'aller protester devant Louis-le-Grand.





En general, j'apprecie vos billets, mais la, je ne suis pas du tout d'accord : j'ai fait deux ans de prepa, precisement a Louis Le Grand. Ca ne me qualifie peut etre pas completement pour en parler, mais je n'ai que tres peu vu ce sentiment de mepris envers "le commun des mortels". En deux ans de prepa, je n'ai entendu "que" deux fois (deux fois de trop ?) que nous etions l'elite : ca n'a convaincu personne. Certes, la prepa demande beaucoup de temps, mais il faut probablement relier cela au desir de reussite (qui peut provenir indifferement des professeurs, des parents, ou de l'eleve lui meme) qu'a un quelconque complexe de superiorite. De toute maniere, il me semble un peu facile, en partant de l'exemple d'un eleve, de generaliser a l'ensemble du systeme des classes preparatoires.
Ah, et si le fils de votre ami ne passe son temps qu'a travailler, c'est peut etre qu'il est en train de passer les concours, la, tout de suite, maintenant, et ce genre de moment n'est pas le meilleur pour rendre service, et n'est pas non plus completement representatif de la vie en prepa ...
Rédigé par: R Desbuquois | le 22 avril 2008 à 14:05
La grèce antique, celle de Sparte et celle d'Athènes, avait un système élitiste semblable. Il était fondé sur l'origine sociale. Le système français qui fonctionne (allez dans la finance à Londres ou aux USA et demandez ce qu'ils pensent de la formation "Grande École d'ingénieur française" pour faire des produits dérivés) est basé, lui, sur le mérite scolaire plus que sur l'origine sociale.
De moins en moins des jeunes issus de ces écoles vont dans la "technostructure", de plus en plus vont dans les services et à l'étranger. Le vrai paradoxe est que l'Éducation Nationale critique ce système qui est pourtant le seul vestige qui fonctionne des grande ambitions de la IIIème République et de Jules Ferry ! En effet, bon nombre des écoles en question ne dépendent pas du ministère de l'Éducation Nationale.
Rédigé par: jpalcover | le 22 avril 2008 à 22:02
Pour être juste, je dirais que tant que les élèves sont en prépas, l'encadrement leur dit plus souvent que nécessaire que ce sont de sinistres crétins (ça fait partie du processus). En revanche, dès qu'ils intègrent les écoles, on leur dit que ce sont des génies...
Après ça, qui pourrait critiquer les système éducatif français : il fait passer ces élèves du statut de crétin à celui de génie en un an... Si ça ce n'est pas efficace ;-)
Plus généralement, je suis toujours étonné de voir qu'en France un diplôme vous "donne le droit d'occuper tel type de poste". Je vise en particulier ces écoles élitistes qui produisent chaque année un élite tellement élitiste qu'elle ne sait en général rien faire de très concret hormis penser (mais ça, elle le fait brillamment). Alors on se refile les postes : un polytechnicien ne refilera son poste qu'à un autre polytechnicien. Ca s'appelle le corporatisme, et il paraît que c'est un mal bien français qui vous schlérose une entreprise en moins de deux.
Sur ce sujet les cultures suisse et française divergent, et je comprends Monsieur Besson votre étonnement.
Rédigé par: David | le 22 avril 2008 à 23:49
Petite réponse à R Desbuquois: vous aurez peut-être remarqué que ce blog relève plus du genre «billet d'humeur» que de l'investigation hyper-fouillée. Un certain simplisme (exemple: partir d'un témoignage isolé pour débiner le système des grandes écoles et des prépas) est parfois la rançon de la spontanéité. Et j'observe qu'un ton un peu outrancier (ex: le «mépris» attribué aux élèves) suscite souvent des réactions intéressantes... Effet pervers du genre, là aussi, que je m'efforcerai de corriger.
Rédigé par: Sylvain Besson | le 23 avril 2008 à 18:55
De plus, si on a pas les clés virtuelles pour accéder à un grand corps, on a aucune chance de réussir. Ce système permet à l'élite (!) de proposer à ses enfants non pas une école, mais une carrière. Il va travailler deux ou trois ans comme un fou, pour avoir le privilège de ne plus travailler beaucoup le restant de sa vie, mais de faire travailler les autres.
Rédigé par: Gerard | le 23 avril 2008 à 22:57
"Un système qui sélectionne les meilleurs": si c'était vrai, la France n'aurait pas tous ces problèmes. Ce système est d'une nature soviétique: il est basé sur la reproduction jugée correcte de schémas de pensée tout faits. Il ne s'agit pas de produire de grands créatifs, des penseurs authentiques et originaux, mais des commis qui reproduiront le système. Avec un tel conservatisme dans la sélection/reproduction des dirigeants, associé avec les carrières garanties et la cooptation parfois clairement institutionnalisée de ces groupes dirigeants, le système est entièrement verrouillé et fermé à tout ce qui en lui ressemble pas. Les intéressés sont a priori parés du prestige de l'élite et moralement boostés: la boucle est bouclée. C'est mauvais, très mauvais pour la mobilité sociale, l'innovation et la compétitivité...et c'est sans doute le facteur majeur du mal français.
Rédigé par: Patrick Hunout | le 03 mai 2008 à 20:10
Pour Patrick Hunout : tiens, nous partageons des vues assez similaires sur le sujet -> http://travailler-en-suisse.blogspot.com/2008/05/une-raison-de-plus-de-travailler-en.html ;-)
Rédigé par: David | le 12 mai 2008 à 10:19