Suite aux innombrables réactions (négatives) concernant mes critiques de la Commune de Paris, j'ai approfondi la question. Et lu L'Année terrible de Pierre Milza (chez Perrin), un ouvrage peut-être un peu mince pour l'historien professionnel, mais parfait pour s'initier aux complexités du problème.
Résumons:
- La Commune est un embryon d'Etat socialisant, anarchisant et révolutionnaire qui a gouverné Paris deux mois, de mars à mai 1871. Il était techniquement illégal puisque constituté en sécession de la République tout juste proclamée et de ses parlementaires élus, pour la plupart monarchistes;
- Quoique constitué par refus de l'armistice conclu avec les Prussiens qui occupaient un quart de la France, la Commune s'est montrée militairement incompétente face aux troupes du gouvernement légal et n'a jamais combattu les Allemands. Son projet était de toute façon irréalisable - l'armée régulière avait été presque désintégrée et les Prussiens tenaient Paris à la merci de leurs canons.
- En tant que gouvernement, la Commune s'est montrée plutôt modérée et a mené peu de réformes sociales: aucune expropriation d'envergure, par exemple. Mais ses débats verbeux sur presque tous les sujets ont inspiré la gauche pendant des décennies, de Marx à nos jours (cf ci-dessous).
- Il y a eu des crimes contre l'humanité des deux côtés. Les Versaillais (noms donnés aux forces loyalistes) auraient massacré 6000 à 30'000 personnes en reprenant Paris. Les communards fusillent des dizaines (ou des centaines, les estimations varient) d'otages, incendient les Tuileries et l'Hôtel de Ville et surtout tentent de brûler le Louvre, sauvé in extremis par les troupes versaillaises. Pour moi, ça vaut à peu près les Talibans détruisant les bouddhas de Bamyan en 2001.
Les plus intéressant est de savoir pourquoi, aujourd'hui, des politiciens se réclament toujours de ceux qui ont voulu brûler la Joconde: le PS, qui dit en être le descendant, Ségolène Royal, fan de Louise Michel, la pasionaria communarde, le Parti de gauche de Jean-Luc-Mélenchon, Olivier Besancenot, jusqu'à l'ultragauche d'un Julien Coupat. Dans un édito du 27 octobre, Laurent Joffrin de Libération la décrit comme une "insurrection patriote autant que sociale, noyée dans le sang par une bourgeoisie empressée de se rendre [aux Prussiens] pour massacrer à loisir la classe ouvrière".
La position face à la Commune est même un déterminant du clivage gauche-droite. Je n'ai jamais entendu François Bayrou soutenir la Commune, peut-être parce qu'elle fut responsable de très nombreuses profanations d'églises (je n'invente rien, il suffit de lire Milza).
Le République moderne est donc fondée sur une guerre civile, sur le massacre d'une autre République dissidente, ce que les manuels d'histoire disent peu. Il est même touchant de voir aujourd'hui des profs admirateurs de la Commune (il y en a quelques-uns) descendre manifester pour "l'école républicaine de Jules Ferry" - alors que ce dernier fut l'un des plus ardents partisans de l'écrasement de la Commune. Pour moi, ces gens sont à proprement parler des fous politiques, en ce sens qu'ils se réclament de deux choses parfaitement inconciliables.
La France, au fond, n'a jamais voulu choisir entre le romantisme révolutionnaire de la Commune - gouailleur, grossier, en partie criminel, mais généreux dans son utopie - et la légitimité de l'Etat, bâtie sur le sang des révoltés. On trouve à Paris une rue Thiers (le chef de l'exécutif, bourreau de la Commune) et un boulevard Mac-Mahon (maréchal qui mena la reprise de la capitale), mais aussi un boulevard Blanqui (révolutionnaire adulé par les Communards) ou une rue Delescluze (leader de la Commune).
Au niveau psychanalytique, je subodore que ce non-choix entre une révolution ratée et sa répression n'est pas très sain. Un avocat de Nancy (où la place Thiers est juste devant la gare) me disait l'autre jour: "La France est un pays conservateur et violent". Purger le souvenir de la Commune serait peut-être un moyen de revenir à une certaine normalité.





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