"C'est Lazare, ton Zidane et ses apôtres". Au téléphone, mon ami Damien bougonne, dans cette nuit de liesse française. Il est fâché, Damien. Il soutient la Suisse, l'Italie et le Brésil depuis l'âge du préau. C'est chez lui, sur son canapé, que j'ai vu il y a neuf jours à peine Suisse-Corée du Sud. Nous étions 14 dans un huit mètres carrés, je l'ai raconté. L'assemblée était dans la fièvre de la victoire de Philippe Senderos et de sa bande. J'en étais ravi, mais j'avais le coeur serré à l'idée que le Togo fasse barrage à Zinédine. Je suppliais qu'on change de chaîne un instant, qu'on mette TF1 pour qu'on sache. Et j'avais droit aux quolibets: "Ne nous casse pas les pieds avec tes has been." Mes camarades qui m'aiment bien avaient pourtant eu cette délicatesse: ils m'avaient installé sur la table de la cuisine un poste de radio minuscule. L'oreille collée, j'écoutais les commentaires de RTL. Et je tremblais, plus seul que le barde d'Astérix entre la salade de riz, le reblochon et une bouteille de rouge espagnol. Ils n'étaient d'ailleurs pas tendres, les commentateurs. La France avait marqué deux buts, il restait une demi-heure, et les hérauts du micro se gaussaient de la lenteur des papys.
Alors, bien sûr, après l'offrande de Thierry Henry, ce geste insensé de pureté qui mit le portier brésilien à genoux, Suisse-Corée et France-Togo sont soudain aussi flous dans nos mémoires que les tranchées de la Guerre 14-18 qu'on n'a pas vécue. En ce temps-là, dans ce premier acte du Mondial, Zidane inspirait des commentaires en forme d'oraison funèbre. En ce temps-là, Raymond Domenech était bon pour la camisole quand il radotait devant des micros accablés: "Notre objectif, c'est Berlin, le 9 juillet." Il n'y avait pas encore eu l'Espagne. Et Thierry Henry n'avait pas encore eu cette formule d'après-match, pour dire son effort et celui des siens, cette rage de se dépasser devant les chevaux-légers hispaniques: "J'en ai eu les chaussettes qui pleuraient dans les chaussures." Je la rapporte de mémoire, cette citation. J'adore sa simplicité. Il y a là une invention de poète. Toute la grandeur d'un joueur, sa douleur et sa joie dans une image. Rien que pour cela - mais pour toutes sortes d'autres raisons - je prierais presque pour que Zidane-Lazare et ses apôtres accèdent au paradis berlinois. A.Df
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