«Dis-donc, Marcel, qu'est-ce que tu fais en attendant le début du match? Tu pionces, tu prépares le pique-nique, tu tournes en rond comme un lion en cage?» «Ce que je fais, me répond Marcel. Qu'est-ce que je fais au juste, je ne sais pas. Peut-être que je me contente d'attendre. C'est pas mal d'attendre quand on sait que cela commence à 20 heures, même si on ne sait pas comment cela finit».
On parle beaucoup de la fièvre qui aurait saisi la France depuis qu'elle a battu le Brésil et encore plus depuis sa victoire en demi-finale. On parle, on parle. J'entends dans la rue parisienne quelques klaxons cocoriquistes, j'avise de rares drapeaux aux fenêtres pas loin de la gare de Lyon, et j'ai croisé, je le confesse, deux ou trois maillots frappés du coq et du numéro 10 pendant mon jogging de ce matin sur les bords de Seine. Mais vous le croirez ou non, j'ai passé trois heures en début d'après-midi dans un restaurant du quartier avec quelques amis et le patron des lieux qui fêtait son troisième mariage qu'il avait célébré hors de Paris et dont il voulait faire profiter ses copains du quartier. Trois heures sans la moindre petite minuscule allusion à la finale de ce soir, trois heures sans évoquer ni l'équipe de France, ni l'Italie.
Il faut dire que parmi les convives, il y avait une cohorte de cuisiniers et de cavistes de belle volée, capable de commenter plus longuement les qualités d'un vin ou d'un met que les experts en football une roulette Zidane ou un petit pont. D'autant que ce qui était dans les assiettes et dans les verres était de nature à faire oublier ce qui se passe sur la planète terre. Et que la dynamique gustative s'alimentant d'elle-même, elle ouvrait des perspectives insoupçonnées à la conversation. Quand je le lui ai raconté, Marcel en a été baba.«Tu charries, personne n'a parlé de foot?» «Si, si, personne, pas un mot pas un.» «Et dire que j'ai fait une insomnie la nuit dernière, a continué Marcel; tu aurais dû m'inviter chez ton pote».
Les agapes sont-elles la meilleure manière d'aborder un moment aussi stressant qu'Italie-France? Je ne sais. En tout cas j'aurai essayé. Ce qui me fait penser à Zidane. Vous le croirez ou non, mais «La Gazetta dello Sport» a publié, à côté d'un article dithyrambique sur le statège français, un petite photographie volée par un paparazzi où on le voit fumer une cigarette, «avant le match Portugal-France» paraît-il. Ce serait sa méthode à lui pour évacuer le stress. Mon cher Zizou, tu es grand, mais tu donnes le mauvais exemple, diront les pères la rigueur. Je pense exactement le contraire. En voyant cette photo, je me suis dit que Zidane était un personnage encore plus intéressant que je ne le pensais jusque là. Ce n'est certainement pas un fumeur invétéré. Mais ce n'est pas non plus un puritain, qui se voit déraper au moindre dérapage, et qui s'imagine que si l'on fait une exception il n'y a pas de raison de s'arrêter. Il y a dans cette photo volée quelque chose d'humain et de simple. Zidane la cigarette au bec, désobéissant aux clichés, aux règles rigides, à l'étroitesse.
Une petite zizougarette fait autant de bien qu'un rhum de la Barbade pour attendre le coup d'envoi de 20 heures.
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