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07 juillet 2006

Mon verre à dent «Zizou»

Un héros mystique, Zidane, comme le dit mon voisin de blog? Peut-être. Un héros en voie de canonisation sportive et plus si affinité? Sans doute. Le plus grand joueur de football de ces dix dernières années? C'est certain. Même si rien ne l'était moins il y a un mois, encore moins au soir du match Suisse-France de triste souvenir, où il traîna sa géniale carcasse pendant 90 minutes.

La durée est le propre des héros. Dix ans au pouvoir c'est la norme quand on veut régner dans la mémoire du football, aux côtés des Puskas, Pelé, Platini et autres Maradona. Et à chaque héros son symbole, une défaite injuste pour le Hongrois, une tentative de but du milieu du terrain pour le roi des rois, les coups francs d'un joueur blessé pour le prince des Bleus, et la main de Dieu lui-même pour le petit dieu du ballon rond.

Chacun dira bientôt ce que laisse Zinedine Zidane. Je peux dire dès maintenant ce qu'il m'a laissé, quelque chose de banal, de trivial même, qui prouve à quel point il est entré dans certaines existences. Hier soir, revenant de quelques jours hors de chez moi, je me trouvais dans ma salle de bain.Dscn9909001_1Et au moment de saisir ma brosse à dent pour une dernière ablution, j'avise le verre où elle se trouve avec celles du reste de la famille. Un verre, légèrement opaque, assez usagé, une de ces choses qui a si bien pris sa place qu'on ne la regarde plus. Un verre Zidane, avec le portrait en pied du bonhomme et le logo d'une marque de fast-food, qu'on avait collectionné avec d'autres (verres) juste avant le Mondial de 1998.

A l'époque, mes enfants avaient sept et dix ans. Ils portaient fièrement le maillot du numéro 10. Et nous avions suspendus à la grille du petit balcon qui surplombe une rue parisienne les deux drapeaux du Brésil et de la France, qui sont, avec la Suisse, les patries de la famille. En 1998, je suivais la compétition en tant que journaliste sportif pour Le Temps, et je ramenais de mes reportages les laisser-passer, les billets d'entrée au stade et des quolifichets variés qui permettaient à mes gamins d'aller parader dans la cour d'école. A dix et sept ans, avoir le Mondial chez soi, c'est-à-dire à Paris, était quelque chose de très très important. D'autant qu'il s'est achevé sur une finale France-Brésil. C'était un peu notre Mondial en famille (ce qui ne l'enlevait à personne, car il était le Mondial de millions et de millions d'autres). A chaque repas, nous disposions sur la table les verres à l'effigie des joueurs français. Nous n'avions qu'un seul Zidane, mais nous l'attribuions à chaque enfant à son tour. Ce n'est pas rien, de boire dans un verre Zidane quand on a sept et dix ans.

Puis la France a gagné. Le verre a survécu à la vie agitée de la vaisselle familiale. Et le Mondial est passé derrière la vie qui va. Le verre est redevenu banal. Il a fini dans la salle de bain, à côté du lavabo, avec ses brosses à dent qui forment 24 heures sur 24 un minuscule autel dans la plupart des familles. Zidane était là, utile à la vie quotidienne, mais effacé par cette utilité-même. Il n'y avait plus qu'un verre à dent, des brosses et le temps qui passe. Huit ans de plus. L'un des enfants est un jeune adulte. L'autre est un adolescent. Ils ont usé des dizaines de brosses à dent. Et soudain, hier soir, le verre a repris sous mes yeux sa signification initiale. L'effigie a été rappelée à la vie par celui dont elle est le symbole. Une effigie qui dit la durée, parce que l'homme a changé par rapport à ce portrait d'antan, parce que l'image est pâlie d'avoir été tant prise en main, parce qu'un voile de calcaire recouvre maintenant toute la surface du verre. Parce que ce verre un jour, dimanche soir peut-être, sera devenu une relique. (L.W.)

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