Comment se dire adieu? Cette question hante chacun. Elle commande secrètement toutes nos relations:celles que nous avons avec nos proches, avec une femme ou un homme aimé, avec un métier subi ou vécu dans l'impatience du désir, avec un sport pratiqué longtemps auquel on doit renoncer etc. Nous savons qu'à un moment il faudra se résoudre, regarder dans les yeux la fin et nous nous y préparons en secret, cherchant chez les autres des exemples, des conduites qu'on pourrait assimiler. C'est aussi à cela que servent parfois les héros que nous nous choisissons: ils jouent la fin de l'histoire, ils nous précèdent, ils nous consolent un peu, ils sont glorieux jusqu'au bout. Mourir est leur art. C'est ce qu'on leur demande:bien mourir. Dans "Le Vicomte de Bragelonne", suite des "Trois Mousquetaires" d'Alexandre Dumas, d'Artagnan vieillissant, mais nommé sur le tard maréchal par Louis XIV, meurt sur le champ de bataille fauché par un boulet de canon. Le ciel saigne alors chez Dumas, si mon souvenir est bon, j'avais dix ans à l'époque où cette lecture m'arrachait des larmes.
Alors bien sûr, tout ce préambule nous ramène à Zinédine, dit Yadid, à ce grand soir qui fait battre mon coeur romanesque, que je m'apprête à vivre dans moins de sept heures à Avignon, capitale du théâtre comme chaque année en juillet. Avignon et son festival, Avignon et ses héros, Maria Casarès, Gérard Philipe, Jeanne Moreau, Isabelle Huppert, Michel Piccoli etc...Au théâtre, la question des adieux est aussi centrale. Comme dans tout art d'ailleurs. L'acteur sait que viendra le moment où il ne pourra plus représenter notre humanité, où il ne pourra plus être Rodrigue, Sganarelle, Lady Mac Beth, la fée Mélusine etc. Mais contrairement au sportif, il peut reculer l'échéance, suspendre la fatalité de l'âge, différer sans cesse le moment du baisser de rideau. Molière a tenu bon jusqu'à son ultime souffle, jouant "Le Malade imaginaire" le jour de sa mort. Michel Bouquet, 81 ans, incarnait encore il y a quelques semaines "Le Roi se meurt" de Ionesco et il était éblouissant. Quand je lui ai demandé s'il avait l'intention de prendre bientôt sa retraite, il m'a répondu par l'affirmative, mais pas avant d'avoir rejoué "Le Malade imaginaire"et peut-être une autre pièce de Thomas Bernhard.
Bref, les comédiens ont souvent ce fantasme: s'éteindre comme le projecteur au vu de tous. Zidane, lui, sait qu'une autre vie l'attend, qu'il faut mourir à ce qu'il a été - et ce pas est immense, vertigineux - à sa jeunesse pour se soumettre à une autre loi. La beauté dramatique de cet acte final tient à cela, notamment: à cette volonté hors norme que le sportif a mise en oeuvre pour maîtriser ce passage, pour lui donner dans son domaine une grandeur sans précédent. Il y a du Superman dans cette apothéose choisie. Une conscience de soi telle qu'elle paraît irrationelle. Zidane joue dans ce champ symbolique qu'est la pelouse de football une histoire très commune: notre fin. Mais il la magnifie. Il nous console du crépuscule aussi. Les héros de nos mythologies ont cette utilité-là. A.Df
Ah, les héros de nos mythologies modernes! Comme ils sont devenus mortels...
Rédigé par: | 12 juillet 2006 à 14:43