L'équipe de France a quitté son camp de base situé à une cinquantaine de kilomètres au sud de Hanovre pour aller s'établir à Berlin, avant d'y jouer la finale. Jusque-là, ils résidaient depuis près d'un mois dans un hôtel de luxe, le Schlosshotel Munchhausen de Aerzen/Hameln.
La plupart des experts qui se sont penchés sur le calamiteux début de tournoi des bleus et sur leur étonnante progression, notamment sur la condition physique des «vieux», Zidane, Thuram, Makele ou Viera, ont parlé de leur désormais fameux préparateur physique, Robert Duverne, que Raymond Domenech a connu à Lyon et qu'il a imposé dans l'encadrement de l'équipe de France. On a fait des hypothèse sur l'union sacrée autour de leur numéro 10. De leur jeu fermé, intransigeant, basé sur l'expérience (c'est parfois un atout d'être vieux). On a aussi tenu des propos moins flatteurs. Dans l'avalanche des commentaires, on oublie ce que les amateurs de géomancie et de feng shui pourraient appeler la magie du lieu s'ils l'appelaient ainsi.
Figurez-vous que la région d'Aerzen dispose de quelques sortilèges qui ont peut-être pesé plus lourd qu'on ne l'imagine dans la qualification des Bleus. Le Schlosshotel n'est pas qu'un établissement de luxe situé dans un cadre enchanteur. C'est un château du XVIe siècle qui a appartenu à la famille d'un baron célèbre, le baron de Munchhausen, dont les exploits fabuleux sont encore dans les mémoires de ceux qui s'en souviennent, d'autant qu'ils ont été le sujet de plusieurs films à succès, dont celui de Terry Gillam, tourné en 1988. Le baron de Munchhausen, connu également (par erreur, dit-on) sous le nom de baron de Crac, est l'auteur de prouesses inouies. Il a traversé des batailles féroces dans un uniforme écarlate, affronté le roi de la lune qu'il a rejoint en chevauchant un boulet de canon, défié la mort et les Turcs ce qui, à l'époque (mais seulement à l'époque) était à peu près la même chose.
Théophile Gautier (1811-1872), qui s'y connaissait en contes fantastiques, a préfacé le récit des aventures du baron rédigé à la fin du XVIIIe siècle par Gottfried August Bürger. Il écrit sur le merveilleux menteur qu'était le baron de Munchhausen: «La blague française, qu’on nous pardonne d’employer ce mot, lance sa fusée, pétille et mousse comme du vin de Champagne, mais bientôt elle s’éteint, laissant à peine au fond de la coupe deux ou trois perles de liqueur. Cela serait trop léger pour des gosiers allemands habitués aux fortes bières et aux âpres vins du Rhin: il leur faut quelque chose de plus substantiel, de plus épais, de plus capiteux. La plaisanterie, pour faire impression sur ces cerveaux pleins d’abstractions, de rêves et de fumée, a besoin de se faire un peu lourde; il faut qu’elle insiste, qu’elle revienne à la charge, et ne se contente pas de demi-mots qui ne seraient pas compris.»
Il est bien possible que les mânes du baron aient inspiré les joueurs français. Et que le secret de leur mutation pendant la succession des matchs ait été provoquée par l'esprit du lieu autant que par l'esprit de leur sélectionneur ou de leur préparateur physique. Commencé paresseusement comme s'il s'agissait d'un cocktail, pesant malencontreusement dans leur jambe avec l'espèce de mal de crâne que provoque l'excès de bulles légères, ils se seraient ensuite enfoncés dans le «substantiel», dans une certaine insistance lourde qui fait la force de leur défense. Le baron était un menteur qui savait donner aux choses les plus incroyables l'apparence de la réalité. Et il appuyait si fort ses effets qu'on n'imaginait plus, alors, qu'il eût pu les inventer. Personne n'a cru, pendant plus de quinze jours de Mondial, que la France serait en finale. Et ce à quoi on n'a pas cru, on ne lui trouve pas d'explication.
Autant, donc, l'attribuer au génie du lieu, au génie du baron de Munchhausen, qui était si affabulateur qu'il a donné son nom à une curieuse maladie, le syndrome de Munchhausen. Ce syndrome désigne les malades qui simulent des affections (parfois très graves) pour être hospitalisés et obtenir des soins inutiles, jusqu'à des opérations. Une forme de demande d'amour tout à fait particulière. Qui pourrait expliquer, mieux que les expertises sportives, le début de Mondial des Français. Ils auraient simulé la faiblesse, la fatigue, l'absence de tonus et de conviction collective, pour que le monde entier se penche sur leur cas avec la précision du chirurgien. Et ils auraient ressuscité grâce à cette profusion de sollicitude... (à suivre). (L.W.)
Le baron de Munchhausen par Gustave Doré (1832-1883).
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