Une nuit encore avant Costa Rica-Allemagne... Jamais, je n'avais préparé une Coupe du monde dans un tel chamboulement affectif. Mon salon pourrait en témoigner, mes enfants confirmer. Sur la table, éparpillées, des centaines de vignettes Panini. Il y a un mois, j'ai demandé à ma fille, 6 ans, si elle avait envie de coller des photos de footballeurs. Elle m'a dit "oui" sans hésiter, elle qui m'invite chaque week-end à coiffer ses Barbies avec elle - et je lui dis jamais "non", presque jamais. Je me suis donc retrouvé au kiosque à acheter ma ration de Panini, avec à chaque fois cette petite explication, comme une poussée de fierté dont je m'explique mal l'origine: "C'est pour ma fille, vous savez." Depuis un mois, j'ai donc changé d'époque, je suis entré dans le grand flou du préau. La dernière fois que j'ai cédé à Panini, c'était en 1978, j'avais onze ans, de grosses lunettes, un vilain pointu, un sens du dribble discutable... Mais j'aimais ça, échanger "Dino Zoff contre Passarella et Kempès", les futurs titans du Mundial argentin. Je vivais pour ces matchs. Mais stop. Pas de nostalgie. Pas tout de suite. J'y viendrai, à la nostalgie. Pour le moment, c'est la table de mon salon qui me préoccupe. Ces mines de repris de justice qui me guettent et que j'ai promis de troquer contre des "brillantes." "Des brillantes, papa, ramène-moi des brillantes", ordonne ma fille. Je guette donc chez le camarade de bureau, dans sa liasse, le blason qui brille - pas un portrait, mais le symbole d'un pays.Mais je dois confier ici ce petit chagrin: Panini n'exerce plus son empire sur moi. Pas assez pieuses, ces images-là. Qu'importe. Dans ce panthéon en 596 visages, il y a de futurs martyrs, des gueules cassées comme on disait en 14-18, des adroits gauches au moment fatidique... Ils se chauffent en coulisses. Ils sont notre mythologie à venir. Qu'ils entrent dans l'arène, vite!
A.Df
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