"Il est passionnant, ce Mondial", me souffle mon amie Justine, qui suit tous les matches sur son divan avec ses deux garçons, Séraphin et Julien, respectivement 8 ans et 10 ans. "Ils ont tort, ceux qui le prétendent monotone, grisâtre, sans flamme, victime d'une mondialisation qui formaterait tous les joueurs, poursuit cette amie lettrée, qui a un faible pour le XVIIIe siècle libertin, pour LaClos, qui fut militaire, amoureux souvent et qui de cette double vie fit un chef-d'oeuvre épistolaire, Les Liaisons dangereuses. As-tu vu Allemagne-Pologne mercredi soir et Suède-Paraguay jeudi? Ce sont des matches qu'on dirait écrit par LaClos." Là, je dus avouer mon désarroi. Que venait faire la haute stratégie amoureuse sur le gazon? "Mais tu as bien remarqué qu'il s'agit d'une histoire de conquête, s'est amusée Justine et que les rôles étaient dans les deux cas clairement distribués. D'un côté l'assaillant, l'Allemagne par exemple, de l'autre la citadelle à prendre, la Pologne prête à tout pour défendre sa virginité. Pendant 90 minutes, Michael Ballack et ses copains ont pressé leur proie, multiplié les percées, perdu la tête devant la résistance de l'adversaire. Tu n'as pas trouvé cela palpitant, cette assiduité au Westfalenstadion de Dortmund, devant ces dizaines de milliers d'amoureux suspendus à la délivrance qui ne venait pas, au coït si tu veux, excuse-moi d'être crue." Là, je commençai à comprendre l'analogie. Les Allemands comme les Suédois hier ont prouvé qu'ils étaient maîtres dans l'art des préliminaires. C'est ce que voulait dire Justine. Nonante minutes à faire trembler nos fauteuils, jusqu'à ce que jaillisse la lumière: la tête de Ljunberg qui projette en enfer le gardien paraguayen Bobadilla et l'ex-joueur du Servette Oliver Neuville qui fait hurler de bonheur les siens et toute une nation. "Tu vois, m'a encore expliqué Justine, il y a du plaisir dans le déplaisir de l'attente. Parce que dans le plaisir, le désir inassouvi et les manoeuvres qu'il implique compte autant que son accomplissement, c'est la philosophie des Liaisons dangereuses, tu saisis?"A vrai dire, mon amie lettrée n'avait pas besoin de tous ces arguments. Avec ces buts de dernière minute, cette Coupe du monde soigne sa dramaturgie: c'est peu dire qu'on ne s'en lasse pas. A.Df
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