Dans deux heures et demi, coup d'envoi des matchs décisifs du groupe de la Suisse et de la France. Il est 18 h 30, l'aiguille des secondes tourne avec une lenteur désespérante. J'en profite pour m'occuper et pour m'occuper l'esprit avec un sujet qui n'engage à rien en ce qui concerne la qualification pour les huitièmes de finale.
Dans ce blog, j'ai utilisé mon jocker. Une fois. C'était mercredi dernier, dans un billet sur Raymond Domenech et Dominique de Villepin. Je le regrette. Ce n'est pas qu'il n'était pas pertinent. Je n'ai rien à en retirer, dans le détail. Mais, si les écrits ne restaient pas, je le retirerais tout entier. Je le pourrais, bien sûr, d'un seul click. Mais j'assume l'erreur, voyez-vous. De quoi s'agit-il? De nouvelles considérations sur les liens entre le sport et la politique. Pas trop sérieuses dans ce cas, je le concède. Mais sport et politique quand même.
Or, partout, depuis quelques années, on nous abreuve de pareilles considérations. Sur les Etats qui se servent des compétitons internationales pour redorer leur blason. Sur l'origine sociale des joueurs. Sur le jeu de miroir entre le tempérament des équipes et le tempérament des peuples. Sur la croissance économique (molle ou dynamique) et le comportement des joueurs sur le terrain (idem). Sur l'ONU et la Fifa. Sur les identités nationales et la variété des origines culturelles des footballeurs. Sur le système des partis et les systèmes de jeu. J'en passe et des meilleures. Il n'y a pas une grande chaîne de radio ou de télévision qui n'invite désormais sur ses plateaux consacrés au Mondial de doctes spécialistes de la géopolitique, les mêmes qu'on voyait lors des guerres en Irak, au Pakistan ou en ex-Yougoslavie, et qui livrent au public ébahi (ou baillant aux corneilles) des réflexions profondes sur l'influence réciproque des relations internationales et des grands événements sportifs.
Je dis: trop c'est trop. Car c'est finalement un tissu de banalité qu'on nous rabâche. Je dis: trop c'est trop. Et j'ai l'air fin. Même carrément ridicule. Car, je le confesse, j'ai apporté ma contribution infinitésimale à cette mode. D'abord dans Le Temps, quand ce n'était pas encore à la mode. En 1998, lors du Mondial français, j'étais responsable de la rubrique sportive. Et j'ai fait appel, juste avant le début de la compétition, à un géo-politico-stratège fou de sport, pour qu'il nous fasse un tableau géo-politico-stratégique des 32 équipes engagées dans le tournoi. Dix pages, rien que ça, publiées en série serrée avant le match d'ouverture. Très bien, excellent même, et finalement ennuyeux. Car désormais à chaque Mondial, on recommence. Et il n'y a plus de raison de s'arrêter.
Cela me fait penser à la vieille vulgate marxiste, l'orthodoxe, raide comme la justice, qui expliquait que l'infrastructure détermine la superstructure (je saute les explications) et qui ajoutait que l'art est le reflet de la société (je saute aussi). Donc aujourd'hui, nous voyons des experts en sciences politiques, généralement libéraux et pas du tout marxistes, qui disent exactement la même chose. Mais dans un jargon différent.
Cela me fait penser à 1968, quand les sprinters américains médaillés baissaient la tête au moment des hymnes et levaient un poing noir ganté contre la ségrégation et la guerre impérialiste. J'applaudissais. Et on me rétorquait avec mépris: il ne faut pas mélanger le sport et la politique. Cela me fait penser à ce que je disais du CIO, ce comité de caciques cooptés, complice des dictatures, dont l'idéologie et la pratique trouve ses origines dans l'idéologie et la pratique d'un fondateur très à droite. Je condamnais du haut de mes idées, sans oublier de regarder la télévision. Cela me rappelle 1972, l'attentat de Munich, les morts, et les débats violents entre ceux qui pensaient qu'il fallait désormais boycotter les JO et ceux qui pensaient qu'il fallait les préserver. Cela me rappelle 1974, un match entre l'Allemagne de l'Est et la République Fédérale, à propos duquel chacun était sommé de prendre parti. Cette fois-là, les partisans de la séparation du sport et de la politique avaient tous choisi leur camp, celui de la RFA. Cela me rappelle le Mondial 1978, en Argentine, sous le régime sanglant des militaires. Et la victoire des bleu et blanc qu'exploita la dictature. Une victoire d'ailleurs suspecte du point de vue de la morale sportive (ceux qui ont suivi s'en souviennent). Cela me rappelle…
A cette époque, il y avait les adversaires du mélange de la politique et du sport qui étaient presque toujours de droite. Et ceux qui disaient que le sport et la politique sont liés. Ils étaient souvent de gauche. Quand à l'extrême-gauche, comme elle pensait que tout est politique, y compris le lavage de dents, elle n'avait aucune peine à considérer le sport comme une forme d'abrutissement. Ce qui me navrait quoique je n'eusse aucune envie de me retrouver dans le camp de ceux qui veulent tout séparer et répartir dans des tiroirs étanches.
Aujourd'hui on n'en est plus là. Je dirais même que le «tout est politique» est devenu une forme de pensée aussi répandue que les «tout est morale» avec lequel il finit par se confondre
dans une mélasse intellectuelle aussi collante que la mélasse tactique de certaines équipes de football (je ne désignerai personne). La pensée est réversible, chacun peut s'en convaincre en examinant la sienne propre (la mienne est fripée à force d'avoir été retournée sur toutes les coutures). Mais je me demande quand même si la mode velléitaire qui relie sport et politique n'est pas une manière, non de politiser le sport, mais de tout dépolitiser. (L.W.)
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