Le Brésil, bien sûr. Favori, bien sûr. Mais, disent les sages qui s'y connaissent, et ils sont au moins deux milliards, il n'y a rien de pire que d'être donné vainqueur avant d'avoir joué. Alors on tempère, on relativise, surtout au Brésil. Carlos Alberto Pareira, par exemple. Déjà vainqueur en 1994 (on disait alors que la Seleçaõ était une des plus faibles que les triples champions du monde - ils n'étaient que triples à l'époque - aient connue), l'entraîneur fait de la psychologie. Dans L'Equipe: "Une coupe du monde ne se gagne pas seulement avec le talent. Si c'était le cas, le Brésil aurait disputé toutes les finales". Remarquez la finesse. Le Brésil aurait disputé toutes les finales.Et s'il n'était question que de talent, il les aurait toutes gagnées. Il a donc fallu quelque chose de particulier pour qu'il perde, contre des adversaires moins talentueux qu'eux.
Le Brésil n'est pas devenu cinq fois champions du monde en s'appuyant sur la certitude de la victoire. Mais sur l'horreur de la défaite. Une horreur qui prend sa source dans ce que les psychanalystes appelleraient une scène primitive s'ils s'intéressaient sérieusement au football. Il suffit d'avoir fait quelques séjours à Rio de Janeiro pour s'en rendre compte, et j'en ai fait pas mal ces vingt dernières années. Je ne revendique pas le statut de brasilologue, mais j'intuitionne à force d'observations un noyau dur dans la capacité des brésiliens à faire plus que jouer le plus merveilleux football du monde.
Tous les amateurs de foot connaissent le tragique dénouement de la finale qui s'est jouée au Maracaña de Rio de Janeiro en 1950. Cette année-là, le Brésil était sûr, mais absolument sûr, que la coupe Jules Rimet (c'était son nom je crois) allait orner les vitrines de la fédération brésilienne de football (CBF). S'il n'y avait pas eu Barbosa, le gardien, le maudit, le coupable, celui qui, par sa "maladresse", a renversé le cours de l'histoire, contre son propre camp. Et l'Uruguay gagna la partie. Et Barbosa devint le symbole de la défaite injuste, de la trahison. Et du "plus jamais ça" (il y a des pays où le "plus jamais ça" est moins innocent).
La Seleçaõ est la plus forte. Le football brésilien est incomparable. Joga bonhito, nous dit Cantona sur les publicité Nike en portugais d'outre-atlantique. Mais il y a toujours un Barbosa qui guette, un Barbosa qui sommeille. Les Brésiliens le savent. Qu'ils aient assisté au désastre, qu'ils soient né après 1950, qu'ils soient même nés la semaine dernière, ils ont du Barbosa dans les veines. Ils refont un match qui a eu lieu lorsqu'ils n'étaient pas nés, le plus souvent devant un verre de bière. Le Brésil est favori et s'il perd, ce ne sera pas parce qu'il se sera cru vainqueur avant d'avoir joué, ce ne sera pas parce qu'il a moins de talent que son adversaire, ce ne sera pas parce que la balle ceci ou le terrain cela,ou l'arbitre, ce sera encore la faute du fantôme de Barbosa. Et s'ils gagnent, ce sera aussi grâce à lui.
Laurent Wolf
Bonjour,
J'adore votre "regard en coin" sur l'actualité trépidante - et inévitable - de la WM.
Bravo pour l'initiative, je me réjouis de vous lire tous les jours et vous ajoute d'ores et déjà à ma pile de flux RSS :-)
Permettez-moi juste une suggestion: je comprends que pour des raisons de place à l'écran vous souhaitiez fractionner vos billets (introduction / suite), mais cela rend la lecture moins fluide. Est-il possible qu'au moins le billet du jour (ou dernier billet, suivant votre fréquence de mise à jour) apparaisse en entier? Quitte à conserver ce format fractionné pour les billets antérieurs?
Encore bravo et Hop Foot!
Rédigé par: Anne Dominique | 09 juin 2006 à 10:48
Merci pour tout.
On ne trouve pas ailleurs (enfin moi je ne trouve pas) un tel désir de réfléchir autour et dans le football à l'occasion de cette coupe du Monde.
Vos billets sont astucieux et personnels, ils ne revendiquent qu'une curiosité, une envie d'être émerveillé par le spectacle sportif tout en déplorant les parasitages qui gâchent peut-être de temps en temps une partie de ce plaisir.
Je m'y reconnais, c'est très agréable.
Pourvu que ça dure.
Rédigé par: Thomas | 13 juin 2006 à 13:58