L'accident est affreux. La douleur, insupportable. Le visage de Cissé, hurlant, la bouche grande ouverte, et le ralenti, répété plusieurs fois, de la jambe disloquée... Un moment d'incrédulité. Du joueur, dont on pense qu'il a eu le temps de se dire: "Pas moi, pas une deuxième fois". Et qui, après une première fracture et des mois de rééducation, voit le Mondial s'enfuir, et l'avenir s'obscurcir d'un seul coup.
Et la télévision. Après tout, mercredi soir, je n'étais ni Cissé, ni footballeur, ni sur le terrain de l'AS Saint-Etienne pour voir le match amical France-Chine. Et la télévision, qui rediffuse l'accident en boucle. D'abord on se demande s'il y a eu faute du joueur chinois: il effleure le talon gauche de Cissé, je crois. Puis le déséquilibre. Et le choc du pied dans la pelouse. Et la torsion. Une fois, plusieurs fois, à vitesse normale, au ralenti, sous tous les angles.
La télévision! Est-ce que vous vous êtes demandé, comme moi, s'il était bien nécessaire de montrer et de remontrer ces images de douleur? La douleur en direct et en détail. Avez-vous eu, comme moi, le temps d'entendre défiler en vous-même le petit train des sentiments et des sensations contradictoires? L'identification avec le joueur. Son cri qui ne vous parvient pas mais qui vous traverse. La violence. Le choc qui paralyse, qui anesthésie l'organisme et qui le défend contre l'agression du corps lui-même. Mais aussi, des bribes de mots et de phrases: Que se dit-il? La poisse du joueur français est-elle une chance pour d'autres, pour la Nati? La répétition des images a-t-elle été assez longue pour que vous ayez, comme moi, un mélange de compassion et de petites pensées honteuses?
Sur le moment, j'ai trouvé bizarre ce qui se passait dans ma tête en même temps que cela se passait sous mes yeux. Ensuite je me suis demandé s'il y a une autre sorte d'événement que le spectacle sportif où l'on vous montrerait ainsi un grave accident. La jambe qui se fracture sous vos yeux, pourquoi pas la mort au ralenti? La puissance de cette image est qu'elle reconstitue l'équivalent du temps vécu par l'accidenté, un temps dilaté, les images qui défilent, les mots en désordre...
La télévision ne nous dit pas: détournez les yeux devant cette douleur, respectez-la. Elle nous dit au contraire: regardez, repaissez-vous. Le ferait-elle ainsi (de cette façon) pour autre chose que pour un spectacle sportif et pour l'accident d'un sportif? Un enfant, par exemple, écrasé par une voiture à un carrefour. Ou la victime d'un malaise. Ou un malade en phase terminale dans un mouroir. Peut-être, discrètement, en s'entourant de multiples précautions. Cinq minutes d'os brisés en direct-live sur un terrain de football, cinq minutes de curiosité malsaine satisfaite, plus que satisfaite, comblée, stimulée, justifiée... Joueurs de football, ne vous cassez plus la jambe! Car, en cas d'accident, la télévision, elle, ne pourra pas s'empêcher de vous le montrer sur toutes les coutures.
Laurent Wolf
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