Une rage de chien, un soir de grand trac. Dans trois heures à peine, Jens Lehmann, 36 ans, sera le méchant de la pelouse. C'est pour cela que je l'aime. Sur le gazon de l'Allianz Arena Munich, devant 66 000 spectateurs, il gardera les buts de la Mannschaft face aux fantassins légers du Costa Rica. Pour vivre cet honneur, il a commis le crime suprême en terre bavaroise: il a relégué sur le banc de touche Oliver Kahn, 36 ans lui aussi, portier du Bayern de Munich, héros adulé par tout un peuple avec ses 85 sélections, son titre de meilleur joueur du Mondial 2002, sa rude honnêteté, ses nerfs d'acier. Un repère, Oliver Kahn, digne héritier de Sep Maïer, l'ours qui rugissait dans les cages de l'équipe d'Allemagne des années 70 - celle du Kaiser Beckenbauer qui triomphe chez elle en 1974 - et du Bayern de Munich. En ce temps-là, le Bayern faisait régner sa loi en Europe et en RFA, battait même l'AS. Saint-Etienne en finale de la Coupe d'Europe des champions, tandis que Giscard fraternisait avec Helmut Schmitt. Autre siècle.
Jens Lehmann, c'est tout le contraire d'Oliver Kahn. C'est un teigneux tordu. Avant de défendre les couleurs d'Arsenal (depuis 2003), il a joué à Dortmund et à Schalke. La légende veut qu'il ait souvent terrorisé l'adversaire, mais aussi ses coéquipiers.Un jour de championnat, il bondit hors de sa cage, traverse le terrain en courant à la stupeur de ses partenaires, s'arrête devant l'un des siens et lui reproche vertement une faute. Aucun d'entre nous n'a jamais été savonné ainsi par son chef. Jens Lehmann aurait peut-être fessé son collègue, si l'arbitre n'avait pas vu rouge et expulsé le colérique. Lehmann a une arrogance d'enfant qui en a toujours bavé: l'autre jour, en match amical, alors que l'Allemagne mène 3 à 0 contre la Colombie, il dribble un joueur adverse - une folie pour un homme de mains - perd le ballon à quelques mètres de ses buts. Le public pouffe: "Bien fait pour ses pieds!" Lehmann encaisse. C'est le méchant de la pelouse. Il n'a que ça à faire: encaisser. Dans un moment, l'Allianz Arena Munich guettera sa chute. Jens Lehmann, le mal-aimé, sera impérial. Je suis prêt à prendre des paris.
A.Df
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