"Alexander Frei, c'est mon chouchou, il a tout pour lui, la rage de gagner, la mauvaise foi du voyou, une morgue racée, tout ce que j'aime, tu saisis!" Il est 15h16 dans un bistrot genevois branché, au coeur du quartier universitaire, et mon amie Justine, qui suit généralement les matches du Mondial avec ses deux garçons, avoue sa passion pour le buteur national, des aigus de joie dans la voix. Il vient de marquer en exécuteur des grandes oeuvres, le gardien togolais Agassa mord la pelouse de Dortmund et, à Genève, la quarantaine d'étudiants présents explose de joie, certains s'embrassent. Mais pas trop. Le match est long. Les visages se referment, certains compassés comme avant un oral de science politique, et ce sérieux-là, devant l'écran géant, témoigne d'une ébullition intérieure, mélange d'inquiétude, d'impatience et d'ardeur réfrénée. Mon amie Justine, elle, poursuit sur sa lancée. Elle ouvre son porte-monnaie: à l'intérieur, collée, une vignette Panini, c'est Alexander Frei. L'attaquant de Rennes est son héros. Je la comprends. Ce joueur d'instinct détonne, dérape souvent, crache même parfois au nez de ses adversaires, fanfaronne encore lorsqu'il déclare à qui veut, avant l'ouverture du Mondial, qu'il veut être champion du monde avec la Nati. Alexander Frei ne supporte plus la timidité proverbiale des footballeurs suisses, celle qui jusqu'au début des années 90 était la marque de fabrique de générations de joueurs habitués à faire tapisserie. Parenthèse: en ce temps là, aucun étudiant en marketing ou en histoire n'aurait songé à arborer un t-shirt à croix blanche. Bref, Alexander Frei a des audaces de voyou qu'il assume, il a un pied qui lui autorise l'irrévérence. Ce ténébreux est le symbole d'une Suisse qui affirme panache et entêtement. L'insolent a des tendresses aussi. Il fallait le voir hier à la sortie du terrain, embrasser Köbi Kuhn qui venait de le remplacer. Le voyou a du coeur. Mon amie Justine en est encore toute retournée. A.Df
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