"Tu vas te faire lyncher, Alexandre", me glisse au téléphone mon amie Marie-Pierre, qui se passionne comme moi pour le théâtre et le football. "C'est bête, c'est de la provocation, ajoute-t-elle, tu sais bien que nous attendons tous cela, que la Nati fasse mordre la poussière aux Bleus et toi tu irais clamer, juste pour te rendre intéressant, ton béguin pour la bande de Raymond Domenech. C'est vaniteux, pense à tes copains qui attendent cela depuis des années, que la Suisse soit grande, qu'elle donne des cauchemars à son voisin orgueilleux, et d'ailleurs c'est ce qu'il a dit, ton Domenech, que la Suisse lui donnait des cauchemars. Alors, épargne-nous tes considérations."
Devant tant d'obstination à deux heures du match, j'ai failli me taire. Et puis j'ai considéré le climat ambiant: ces têtes qui se redressent à l'idée d'abattre le coq français...
Je me suis alors entendu répondre ceci: "Ecoute, j'ai toujours eu une passion pour les Bleus, enfant, c'était déjà comme ça, j'ai beau être né à Genève, quand la France vient aux Charmille défier la Nati un jour de printemps 1977, je suis pour le voisin qui gagne 4 buts à 1, tu imagines la raclée.. "
"Mais tu voulais faire le malin dans le préau", s'indigne la camarade. "C'était plus profond que cela. Comme tout enfant partiellement déraciné, je m'étais inventé des racines. Les miennes, c'était "Les Trois mousquetaires, "Cyrano", De Gaulle, un héros pour ma mère qui me racontait tout de la vie du grand Charles.. J'aimais le panache français, une manière de courber la tête, d'essuyer les coups, de subir le feu de l'ennemi et de renaître. Nos voisins avaient un sens du mélodrame et j'aimais cela." "Mais cela n'a rien à voir avec le foot." "Détrompe-toi. Rappelle-toi la demi-finale France-Allemagne à Séville en 1982. L'équipe de Michel Platini et de Jean Tigana mène 3 à 1 dans les prolongations, la nuit s'apprête à saluer le talent pur et puis voilà que les Blancs de Karl-Heinz Rummenige remontent, puis égalisent, puis gagnent aux pénaltys. Là, il y avait tout: le Graal atteint, la malédiction soudaine, l'échec vécu comme une tragédie nationale, et les milliers de pages ensuite, Iliade du pauvre qu'on ne se lassait pas de lire dans l'Equipe."
"Tu es trop romanesque, mais pourquoi aujourd'hui se priver du bonheur de soutenir ces gars que tu aimes, Alexander Frei qui est né comme toi un 15 juillet et Djourou, un jeune Black de Carouge, qui a rejoint l'Arsenal de Thierry Henry, justement?"Là, devant l'entêtement tendre de mon amie, j'ai failli céder, avouons. Et puis je me suis ressaisi: "A cause du sens du drame, justement. La France n'a pas le brio collectif de la Tchéquie, ni peut-être la capacité de se transcender le jour J comme la Squadra Azzura. Mais elle a des gueules, comme on dit, tu vas découvrir Franck Ribéry et ses assauts de tête brûlée... Elle a surtout le verbe, des chroniqueurs sportifs qui ont des élans à la Cyrano, des oraisons à la Bossuet... Lis l'Equipe d'aujourd'hui..." "Bref, si je comprends bien, ce que tu aimes chez les Bleus, c'est l'emphase, les épopée qu'ils inspirent." "Mais oui, c'est cela même. A défaut de gagner des coupes du monde en série comme le Brésil, ils nourrissent des légendes de bistrot et c'est presque aussi bien ainsi."
Belle tirade, Alexandre!
Les bleus, en 1977 aux Charmilles,
ont gagné 4 à 0, pas 4 à 1...
Rédigé par: Hirmente | 14 juin 2006 à 15:00
Gut!
Rédigé par: berlin | 27 février 2009 à 16:23