Tous les journalistes ont eu l'occasion d'éprouver une fois ou l'autre, l'écart entre des faits qui se déroulent sous leurs yeux et les préjugés qui guident leurs interprétations. Au début, c'est sans conséquences. Mais plus les préjugés s'incrustent, plus les faits divergent, plus le malaise augmente et avec lui la difficulté d'adapter l'interprétation à la réalité des événements. On rame, on rame!
Pour les commentateurs sportifs, la difficulté est encore plus grande. C'est une activité d'équilibriste. Quand les faits résistent en direct au commentaire, le téléspectateur s'énerve, vocifère, s'amuse, entre irritation et compassion. Ainsi, vendredi soir, pendant le deuxième match du Mondial, Equateur-Pologne, par chance sur une autre chaîne que la TSR, Canal plus avec un couple journaliste-expert d'habitude mieux inspiré, qui avait cette fois décidé que la Pologne était plus forte que l'Equateur avant le coup d'envoi.
Pendant le premier quart d'heure, ils ne décrivent que les atouts de la Pologne et les faiblesses de l'Equateur. Sur mon canapé, j'en viendrais même à douter de ce que je vois, puisque que je vois des Polonais crispés au jeu passablement mécanique et des Equatoriens vifs et prometteurs quoique un peu désorganisés. N'étant pas un expert de l'expertise, j'en viens à douter de ma perception du match. Jusqu'à la 24e minute et au but de Tenorio. L'Equateur mène un à zéro. Je me sens soudain plein d'indulgence pour le journaliste et son expert. Les pauvres, me dis-je, comment vont ils s'en sortir. A la 80e minute, et au deuxième but de l'Equateur, ils sont encore en train de ramer pour donner l'impression qu'ils ne se sont jamais trompés.
A partir de ce moment-là, les Polonais leur paraissent raides, empruntés, maladroits. «Ils sont bien entré dans le match, mais se sont rapidement éteints», disent-ils en substance. Ils en viennent à comparer la souplesse de cheville des joueurs des deux équipes (celles des Equatoriens leur paraissent beaucoup plus souples maintenant qu'ils ont deux buts d'avance). A la fin, ils concluent: «Ces Equatoriens nous ont surpris». Le commentateur à toujours raison. Ceci dit sans commentaire, et je l'espère sans méchanceté. (L.W)
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