Le Grillon est à deux pas de la place Tahrir. Un café populaire du centre du Caire, connu pour être un repère de vieux militants de gauche. J'y rejoins Mohamed El Dahshan, journaliste indépendant au quotidien Al Masri Al Youm et cyber-activiste. Lancé il y a cinq ans, son blog est aujourd'hui l'une des voix de la jeunesse ayant provoqué la chute du régime Moubarak. A 27 ans, il revient sur la cyber-révolution du pays et témoigne des attentes d’une jeunesse égyptienne massivement connectée.
Qu'est-ce qui vous a poussé à devenir blogueur activiste?
La situation en Egypte. J'ai passé plusieurs années en France et dans d'autres pays étrangers. A l'époque, mon blog se lisait comme un récit de voyage où je traitais de l'actualité politique du pays, vue de l'extérieur. Les sujets des articles étaient essentiellement antigouvernementaux, mais pas seulement. Mais depuis un an, je ne parle que de politique.
Pourquoi ce virage?
Les événements de juin 2010, quand le jeune Khalid Saïd s'est fait tuer par la police à Alexandrie. C'était l'événement déclencheur qui a poussé beaucoup de monde dans la rue, moi compris.
Comment avez-vous vécu les événements?
De manière très intense. Il y a un trop-plein émotionnel depuis le 25 janvier. Ce jour-là, nous nous attendions à une petite manifestation antigouvernementale de 150 à 200 personnes, comme il y en a eu beaucoup au Caire depuis 10 ans.
Quelle marge de manoeuvre pour vous exprimer?
Le régime a toujours été relativement tolérant pour les manifestations extérieures soutenant la cause palestinienne ou critiquant l'intervention militaire américaine en Irak. Mais dès que nous touchions à l'Etat égyptien, c'était plus difficile. Alors nous avons protesté en ligne, grâce aux blogs. Notre liberté d'expression est assez grande, tant que l'on ne se fait pas attraper par la police.
C'est-à-dire?
Il y a plusieurs cas d'arrestation. Certains blogueurs se font cuisiner à l'aéroport lorsqu'ils quittent le pays. Il y a des cas de torture dans les postes de police comme celui du blogueur Mohamed El Sharkawy ou de Karim Amer, qui vient d'être condamné à 4 ans de prison pour ses posts antigouvernementaux. L'Egypte n'est pas la Syrie, mais ce n'est pas toujours facile de bloguer. Plusieurs activistes préfèrent rester anonymes en ligne. Chacun se crée sa propre bulle d'expression.
La révolution égyptienne est le fait d'un incroyable rassemblement de la jeunesse qui s'est fédérée notamment sur les réseaux sociaux et Internet. Comment expliquez-vous ce phénomène?
C'est grâce au ministre Ahmed Nazif, qui s'est fait limoger le 28 janvier. Merci à lui, même s'il ne l'a pas fait exprès. A l'époque, Nazif a fait de la libéralisation d'Internet une de ses priorités. Il voulait connecter l'ensemble des Egyptiens au Net. Depuis, les connexions dial-up sur les prises téléphoniques sont gratuites. Les cafés internet ouvrent en masse et l'heure de surf ne coûte que quelques livres. A la maison ou à l'université, la jeunesse égyptienne s'est donc ouverte au Net et s'est mise davantage à faire confiance aux sources publiées en ligne et à lire des articles critiques sur le gouvernement. Puis quand Facebook a lancé sa version arabe, le phénomène s’est accéléré.
C'est la révolution Facebook?
Grâce au réseau social, beaucoup d'Egyptiens sont dans la rue, mais c'est exagéré de parler de révolution Facebook, parce que la moitié des manifestants n'a jamais touché un ordinateur.
Combien de blogs influents en Egypte et qui les alimente?
Il y en a une centaine, gérés par de jeunes journalistes et des militants des droits de l'homme. Ces blogueurs sont également actifs dans la rue. Toute la communauté se connaît et se rencontre à Tahrir. C'est notre force. Nous sommes extrêmement soudés.
Le 25 janvier, le gouvernement bloque Twitter. Le 28, il coupe Internet. Quelle a été votre réaction?
Pour tous les Egyptiens et la communauté de blogueurs, ces mesures étaient violentes. Mais ça nous a servi. L'ensemble du Caire est sorti dans la rue. Et dès le début des événements, on a vite appris à contourner les sites bloqués en utilisant des proxy fixes et dynamiques, comme Thor. On s'est aussi branché par VPN. Une ou deux connexions sont gratuites. Mais la coupure a duré cinq jours. C'était complètement fou. Aucun fournisseur internet ne marchait, sauf Nour, celui de la bourse et d'EgyptAir. Par chance, le quotidien Daily News Egypt était encore connecté. L'Hôtel Semiramis sur Tahrir également. Tous les journalistes sont allés là-bas, nous aussi. On a campé sur place jusqu'au rétablissement d'Internet. La coupure a coûté plus de 18 millions de dollars au gouvernement. On n'avait pas besoin de cela.
Avez-vous eu des problèmes?
J'ai été tabassé par des voyous qui avaient leur poste de contrôle dans les quartiers. J'avais mon ordinateur portable avec moi. A ce moment, tout ce qui ressemblait de près ou de loin à un journaliste ou un blogueur était une menace. L'armée m'a gardé 8 ou 9 heures avant de me relâcher. A mon retour, j'avais 860 mails d'amis et de blogueurs…
Comment voyez-vous la jeunesse égyptienne?
C'est compliqué. La division par classes sociales est très présente. Les classes moyenne et supérieure sont déçues. La plupart des jeunes n'ont pas d'emploi et se désintéressent de la politique. Le taux de chômage est de plus de 10%. Chez les jeunes, c'est trois fois plus. Il n'y avait pas non plus de véritable sentiment d’appartenance ni de fierté d'être Egyptien. Mais la révolution a changé tout cela. Est-ce que ça va durer?
Vous êtes pessimiste?
Maintenant que Moubarak et Chafik sont partis, nous devons nous organiser. Mais beaucoup de questions se posent: où sommes-nous dans le spectre politique? Allons-nous continuer à faire pression sur l'Etat? Devons-nous créer un Parti jeune? Comment s'inscrire sur les listes électorales? Il y a tant à faire!
La révolution a-t-elle réveillé la conscience politique des jeunes?
Probablement. Deux tiers des Egyptiens ont moins de 30 ans. On a un poids électoral immense. Le problème, c'est que 85% de la population n'a jamais voté et nous ne sommes pas automatiquement inscrits. Il faut aller dans un poste de police et demander une carte de vote. Nous voulons simplifier la loi en la matière. C'est l’une de nos revendications.
Quelles sont les attentes de cette jeunesse égyptienne?
Une participation massive à la vie politique du pays. Le régime Moubarak a pratiquement zappé une génération d'électeurs. Aujourd'hui, ce sont les plus jeunes qui s'impliquent. C'est notre rôle de transmettre cette conscience politique aux autres générations. Est-ce que l'on saura comment s'y prendre? C'est une autre question.










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