Dimanche matin
Badminton encore. On se réunit plus tôt que les autres dimanches, on doit aller voter. Nous blaguons, comme d’habitude. Et nous rions de notre quotidien, pour l’exorciser. En Haïti, l’humour et l’ironie sont nos gestes salvateurs. Le sens de l’humour de ce peuple le tient en vie. Il faut rire du choléra, lui faire un pied de nez, il faut en parler, d’une façon ou d’une autre, pour l’évacuer. On en est à 2000 morts, officiellement. Je viens de lire sur le net qu’on prévoit 400'000 morts dans dix mois. Que sommes-nous supposés faire pour vivre avec ça ? Nous laver les mains jusqu’à n’en plus pouvoir ? Traiter l’eau que nous buvons à l’eau de javel jusqu’à en mourir ? Il faut en rire de temps en temps, nous moquer de nous-mêmes avant de retourner à nos luttes quotidiennes. Est-ce que le très futur président d’Haïti se rend compte de ce qui l’attend ? Et pourtant les candidats ont échangé des gros mots pendant la campagne, ont porté de graves accusations l’un contre l’autre.
Nous discutons sur la meilleure heure pour aller voter. On ne veut pas aller trop tôt et trouver que le bureau n’est pas encore en opération, ni aller trop tard pour ne pas trouver de trop longues queues.
Voter en Haïti rend le citoyen nerveux. Voter est vraiment un acte de foi dans un système supposé démocratique mais où la confiance ne règne pas. Où les mémoires gardent présentes les souvenirs de sang et de mort liés à certaines élections du passé. Il peut être périlleux de voter en Haïti. Les dérapages sont possibles, on l’a vu déjà. La presse a parlé de distribution d’armes un peu partout dans le pays. Pas rassurant tout ça.
11 heures 30. La circulation est fluide. Inhabituel . Cette année on autorise les voitures privées à circuler jusqu’à distance de 100 mètres des bureaux de vote. Au niveau autorisé pour se garer la rue est calme, il y a quelques personnes au portait de l’école qui tient lieu de bureau de vote. Dans la cour, première surprise, aucune ligne de votants en équilibre instable, pas d’embouteillage humain, pas de rumeurs de voix, aussitôt arrivé, aussitôt servi. Décevant. Je ne sens aucune fièvre, aucune tension dans les regards. La cour de l’école est paisible comme la rue après la messe du dimanche matin. Ça veut dire que les citoyens et citoyennes ont boudé l’élection. Ou peut-être que la grande vague de votants du matin s’est épuisée. Vu le calme ambiant, je penserais plutôt que beaucoup sont restés chez eux. Désabusés, peut-être. Mais on ne parle pas des centaines, des milliers de cartes électorales disparues avec leurs propriétaires lors du séisme. Le faible nombre d’électeurs augmente le risque de fraude, le vote des morts peut-être décisif pour faire pencher une balance.
La journée est encore jeune. Ce qui s’est passé dans mon bureau de vote ne reflète sûrement pas la situation générale du pays. Il ne me reste plus qu’à faire le tour de la presse pour prendre le pouls du pays. Les choses bougent sûrement ailleurs.
En effet, les choses bougent. La presse envoie des signaux alarmants. Les journalistes, les électeurs, le peuple dans la rue dénonce des irrégularités. des dizaines d’électeurs ne trouvent pas leurs noms inscrits dans certains bureaux de vote qui leur ont été assignés. La machine électorale a des faiblesses. La radio dit à l’instant que dans plusieurs quartiers de la capitale des les électeurs font la loi. Ils envahissent les bureaux de vote et votent sans cartes électorales. La fraude s’étend d’heure en heure.
Dimanche - 13 heures 45: Un coup de tonnerre
Le candidat Jacques Edouard Alexis dénonce les irrégularités. Des urnes sont remplies illégalement. Des bureaux de vote n’ont pas reçu les listes des votants qu’ils attendent. Dans d’autres endroits du pays la tension monte. Des candidats à la présidence se réunissent à l’Hôtel Karibe et semblent sur le point de faire une déclaration conjointe demandant l’annulation des élections. Ces candidats qui vont changer le cours de l’histoire sont les plus populaires et/ou influents de l’opposition. Bijou, Céant, Alexis, Voltaire, Baker, Jeudy, Martelly, Manigat, Jeune, Laguerre …
La déclaration tombe. Tous les autres candidats à la présidence se désolidarisent du processus électoral. Trop de citoyens ne sont pas en mesure e voter. Détournement de votes. Fraude massive. Les irrégularités sont systématiques. Les candidats de l’opposition demandent l’annulation du vote, au vu de ce qui a été constaté jusqu’à 11 heures du matin. Un appel à mobilisation démocratique et pacifique est lancé.
Un scénario qu’on n’avait pas prévu. Une coalition totale de l’opposition politique haïtienne. Devant la télévision je vois les images de la conférence de l’hôtel Karibe. Des cris fusent. "Arrêtez Dorsainvil" (le président du CEP). "Arrêtez Préval !"
Un vrai coup de tonnerre dans le ciel serein et ensoleillé de cette superbe journée de novembre. Le peuple a été encore une fois frustré de ses droits citoyens alors qu’il paie durement dans sa chair les conséquences du tremblement de terre, alors qu’il attend dans l’épouvante la marche inexorable du choléra. Mais cette fois la donne change. Le processus semble paralysé. Le gouvernement a perdu ce qu’il lui restait de crédit. Le Conseil électoral provisoire est discrédité. La communauté internationale a financé à un fort pourcentage une élection bidon. Il est difficile pour elle de soutenir Préval dans une situation aussi compliquée et volatile. On attend sa prise de position dans cette conjoncture brûlante. Des manifestants s’amassent spontanément dans les rues dans presque toutes les villes du pays. L’international va-t-il épauler Préval et essayer de garder le statu quo avec tous les risques de grogne populaire que cette position risque de provoquer ? Va-t-il lâcher Préval et le laisser subir tous les aléas que sa politique jusqu’auboutiste accumule sur sa tête en ce moment.
Le « télédiol », la rumeur, disait que la journée de lundi, au lendemain du vote, serait une journée de tension. Cette prévision semble vouloir se confirmer et va presque certainement s’étendre aux jours qui viennent.




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