Les débats liés à l’imminence des élections présidentielles du 28 novembre 2010 condamnent presqu’au silence total la question de la reconstruction du pays. En dépit de l’augmentation des divers problèmes auxquels fait face la population haïtienne dans son quotidien, les médias centrent leurs informations et leurs discussions autour des vacarmes générés par les procédures devant aboutir aux présidentielles. Entre temps, dans les camps d’abris provisoires, des enfants meurent par manque de soins sanitaires et alimentaires; dans plusieurs quartiers la circulation est presque impossible à cause des piles de décombres entassées dans les rues comme elles l’étaient au lendemain du 12 janvier; dans les campagnes, les paysans crient leur désarroi face à la famine qui sévit dans les zones rurales depuis des années mais qui s’est empirée après le passage du séisme.
Les prétendants candidats au remplacement de l’actuel président, René G. Préval, ne se montrent pas (pas encore?) très préoccupés par la conjoncture particulière que connaît le pays depuis tantôt dix mois. Dans les rares (ébauches de) programmes politiques présentés par certains des 34 candidats, les points clés sont les mêmes thèmes déjà apparus inlassablement dans les programmes des aspirants à la présidence haïtienne depuis des décennies. Aucun des probables candidats n’a jusqu'à présent proposé de plan de reconstruction pour le pays. Les problèmes de logements, de chômage et d’accès aux soins de santé, qui sont les préoccupations majeures de la population, ne bénéficient pas d’une attention particulière de la part de ces éventuels futurs présidents de la république.
Alors que le peuple haïtien sollicite de nouvelles approches, en rupture avec le mode de gouvernance actuelle - qui n’a donné aucun résultat satisfaisant pendant 30 ans, le jeu s’annonce monotone et aucun espoir de changement ne se pointe à l’horizon. Même si de nouvelles personnalités ne faisant pas partie des politiciens traditionnels s’aventurent dans la course, l’électorat ne trouve pas encore un leader capable de lui proposer une nouvelle direction. Aucune nouveauté, aucune nouvelle idée pour un pays qui vit une situation très délicate et inédite dans toute son histoire. Va-t-on se résigner et choisir la routine, faute de nouveau? Ou va-t-on faire un grand bond et procéder comme on l’a fait à la genèse de notre histoire de peuple en changeant une fois pour toutes l’ordre des choses?
Depuis plusieurs semaines, les bénéficiaires qui se présentent au centre d’appareillage de Port-au-Prince sont des personnes dont le handicap est dû au séisme, mais nous accueillons aujourd’hui, lors de nos trois consultations hebdomadaire, une population de plus en plus « mixte »: c’est-à-dire que les personnes dites vulnérables, ne sont plus forcément des personnes amputées ou avec des séquelles orthopédiques (la grosse majorité de nos bénéficiaires pendant les quatre premiers mois depuis l’ouverture du centre), mais sont aussi des enfants souffrant de pathologies congénitales (ex : spina bifida, pieds bots,…), des anciens hémiplégiques (l'hémiplégie est un défaut de commande volontaire complète ou partielle affectant une moitié du corps à la suite d'une lésion des centres moteurs ou du faisceau pyramidal, et dont les causes sont diverses : vasculaires, tumorales, infectieuses...), des enfants souffrant de déformations graves (ex : scoliose,…).
Chaque bénéficiaire est pris en charge de manière à pouvoir recevoir les soins spécifiques à son déficit. Pour les uns, une orthèse de marche, pour les autres, une orthèse de positionnement pour le membre supérieur, ou encore un corset. Toute la partie appareillage est réalisée en majorité par les orthoprothésistes, mais aussi par les ergothérapeutes. Ces « nouvelles » personnes handicapées qui n’ont parfois jamais pu voir un médecin ou qui n’ont jamais eu accès aux soins pour des raisons financières, semblent démunies face au handicap, et il existe bien souvent un problème de manque d’informations (rajouté aux problèmes physiques) sur les risques d’une pathologie, son évolution et les conséquences sur la vie quotidienne. C’est pourquoi il est important que l’équipe travaille non seulement sur l’appareillage (pour corriger une fonction déficiente entre autres), mais aussi sur l’information aux bénéficiaires et leur entourage. Nous essayons d’expliquer l’importance du suivi et de l’évolution de la pathologie, mais aussi de soutenir la personne atteinte ou un membre de sa famille (un père ou une mère) pour améliorer l’acceptation de son handicap.
Vivre en Haïti avec un handicap n’est pas facile pour la simple raison que rien n’est aménagé pour les personnes avec des difficultés de locomotion, et que le handicap est considéré comme une punition divine. De plus les personnes invalides sont méprisées et rejetées, on les appelle les « KOKOBE », ce qui veut dire un impotent, un inutile ; ce qui montre bien leur rejet au sein de la société haïtienne. A l’heure actuelle et au vu du nombre de personnes qui vont garder des séquelles du séisme, sans compter celles qui sont déjà désavantagées, il serait important de faire une campagne d’information pour sensibiliser la population haïtienne sur le handicap, pour en plus déculpabiliser toutes ces personnes qui ont déjà suffisamment à faire en luttant contre la maladie et le handicap.
Il y a la reconstruction et il y a les élections présidentielles et parlementaires de novembre 2010. On ne sait plus ce qui est le plus important pour les dirigeants à la tête du pays en ces temps de fièvre électorale. Tous les scénarios sont possibles pour les prochains mois en Haïti. Certains pensent qu’il n’y aura pas d’élections et posent d’autres hypothèses qu’on ne veut même pas imaginer. Une crise politique se profile à l’horizon sur fond de situation post-séisme. Une énergie négative risque de s’étendre et aggraver les tensions.
Pendant ce temps, la communauté internationale navigue à vue. Il est intéressant de suivre la mécanique internationale à l’œuvre sur un terrain qu’elle gère dans un ballet serré et précis. On fait comme si tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, les fonds pour le financement des élections sont déjà débloqués, des observateurs internationaux sont déjà sur le terrain, la MINUSTAH se fait la garante de la sécurité. On veut bien encore une fois financer le chaos. Alors que le Conseil électoral provisoire (CEP), les candidats et les partis de l’opposition s’entredéchirent plus ou moins démocratiquement. La polémique fait rage, le CEP (qui devait être Définitif depuis des lustres) est décrié par l’opposition et une bonne partie de l’opinion publique. On l’accuse de recevoir des ordres du gouvernement, on réclame de nouvelles têtes, la confiance entre l’institution électorale et le peuple est boiteuse. Dans les pays dits démocratiques, devant la criée publique, des enquêtes sont ouvertes, des résultats annoncés au peuple qui attend d’être informé. Mais du moment qu’il n’y ait pas de conflits ouverts, du moment que le statu quo perdure, il y a d’autres chats à fouetter dans le monde. Le problème est Haïtien. Et la reconstruction ? On la maintient au niveau minimal, en attendant de voir de quoi les Haïtiens accoucheront dans les mois qui viennent.
En attendant, la bonne volonté et l’amour ne sont pas des lettres tout à fait mortes dans ce pays. Il y a de l’entraide, il y a du dévouement, il y a des petits miracles au quotidien.
Depuis mon retour à Port-au-Prince, je ressens une tension généralisée, que se soit au sein de la mission, dans la ville, voire au centre d’appareillage. En effet, les élections approchent et le raz le bol se fait sentir ! Dès la première semaine du mois d’août, nous avons été bloqués à la maison pour cause de manifestations. Le mot d’ordre des manifestants était : «La rue doit être blanche où elle sera de toutes les couleurs ! », sous-entendu : elle pourrait être rouge… En effet, cette semaine-là, le processus d’inscription des candidats à la présidence a eu lieu. Plus de 34 candidats ont été inscrits ! Tous plus inconnus les uns que les autres…sauf Wyclef Jean, un des leaders du groupe Fugees. Fort d’une grande popularité, qui le place en possible vainqueur des élections du 28 novembre prochain, son ambition présidentielle est pourtant très controversée, il est accusé de détournements de fonds, d’infidélité, et de corruption. A la troisième semaine d’août, les autorités locales haïtiennes devaient communiquer la liste des candidats habilités à participer à la présidentielle de novembre. Ajouté au suspense, un certain climat de tension est perceptible. Plusieurs dizaines de partisans de Wyclef Jean ont manifesté hier devant les locaux de l'organisme électoral. Les manifestants entendaient mettre en garde contre toute tentative visant à écarter le chanteur de hip hop des prochaines compétitions électorales.
J’ai commencé à demander autour de moi ce qu’en pensait les Haïtiens que je côtoie quotidiennement. La majorité me répond qu’ils n’iront pas voter. « A quoi bon » me disent-ils ? De toute façon, selon eux, il n’y a que des personnes malveillantes qui ne sont pas là pour aider Haïti, mais simplement pour gagner encore plus d’argent ! Il est loin le temps de Duvalier ou Aristide, des orateurs, des vrais ! Avec eux, les Haïtiens y ont cru…pas longtemps, et ils ont vite regretté... Mais aujourd’hui, même le rêve n’est plus là, ils sont amers, ils n’y croient plus et ne veulent même plus se déplacer pour voter. Ils espèrent un candidat comme Obama, « au moins il essaye, même s’il n’arrive pas toujours et que ce n’est pas facile ». L’autre soir, un chauffeur m’a dit : « Je rêve d’un candidat socialiste ! », ça m’a fait sourire et en même temps, j’ai réalisé à quel point ici, on est encore loin de la démocratie, et de la liberté !
Aujourd’hui vendredi 20 août. Nous ne sommes pas allés travailler…La raison : nous attendons les résultats de la liste des candidats « autorisés » à se présenter à la présidentielle. Si Wyclef ne fait pas partie des candidats, il risque d’y avoir de grosses manifestations, car ses partisans sont nombreux et déterminés.
Je ressens une instabilité dans ce pays, comme si la ville pouvait s’embraser en un instant. C’est déstabilisant et frustrant car toutes nos activités sont bloquées et nous ne savons pas pour combien de temps. Et enfin, cette grande inconnue sur le sort de Haïti, que va-t-il se passer pour les années à venir ? Quel avenir ?
Cela fait bientôt 6 mois que je suis en Haïti et j’ai envie de leur rendre hommage, sans eux rien ne serait possible, ils sont le pilier de notre travail…
Je veux parler du personnel national, les Haïtiens qui travaillent pour Handicap International et qui ont vécu le tremblement de terre : les chauffeurs, le personnel de maison, la réceptionniste du centre d’appareillage, et bien d’autres encore, …
Les chauffeurs travaillent de sept heures du matin à minuit, ils connaissent la ville par cœur et ont chacun une histoire à raconter quand on prend le temps de les écouter…
Le trafic routier est souvent dense à Port-au-Prince, voir même immobilisé pour une longue durée. C’est l’occasion de partager des discussions avec les chauffeurs, je veille à connaître chacun par son prénom. Ils me parlent souvent de leur quotidien, de la vie en Haïti maintenant et autrefois avant le séisme. Il n’y a pas que nos bénéficiaires qui ont perdu quelque chose : une personne proche, une maison,…
Trois souvenirs me reviennent en mémoire : lors d’un trajet, l’un d’eux m’expliquait qu’il a perdu sa petite fille de trois ans durant le séisme, alors qu’un autre me disait qu’il a essayé de sauver sa sœur qui était prise dans les décombres, mais que malheureusement, cette dernière était morte dans ses bras avant d’arriver à l’hôpital. Et enfin, avant de partir en vacances, un très jeune chauffeur me demandait simplement pourquoi je ne voulais pas le prendre avec moi en Suisse…
Le personnel de maison comprend une cuisinière, un homme qui s’occupe de l’entretien autour de la maison et une femme de ménage. C’est eux qui prennent soin de nous à la maison ! Ils sont bien courageux, car pour chaque maison, il peut y avoir entre dix et quinze expatriés et il est évident qu’avec tout ce va-et-vient, il y a beaucoup de travail. Mais ils ne se plaignent jamais… ou en tout cas, jamais directement. Au contraire, je trouve qu’ils essayent toujours de faire au mieux ! Quand, tous les matins, je discute avec la cuisinière pour régler les courses du jours, elle m’explique tout le temps pourquoi, elle n’a pas réussi à nous ramener tel ou tel aliment, elle est aux petits soins…
Notre réceptionniste est avec nous depuis l’ouverture en mars du centre d’appareillage. Elle travaille dur, elle connaît presque tous les patients, elle a une mémoire incroyable ! Nous sommes très attachées l’une à l’autre, elle vient me voir quand elle rencontre un problème particulier, parce qu’elle sait que nous avons une sensibilité commune. J’aime beaucoup quand nous prenons un moment pour discuter ensemble de la vie actuelle en Haïti, des questions spécifiques que je me pose sur tel ou tel aspect d’un sujet politique ou du quotidien.
J’ai appris beaucoup de choses sur Haïti et les Haïtiens grâce au contact permanent avec le personnel local. Je suis toujours aussi impressionnée par leur capacité de travail (malgré le fait que nous ne soyons plus dans l’urgence des trois premiers mois), leur caractère bien trempé (ils ont une fierté et n’ont pas peur de dire quand ils ne sont pas d’accord) et leur sensibilité. Tous les jours, j’essaye de ne pas oublier pourquoi et pour qui je suis ici, même dans les instants les plus difficiles : le mal du pays ou un ras-le-bol généralisé ; ils m’aident beaucoup dans ces moments là…
J’ai un profond respect pour eux et ils me le rendent bien !
J’ai déjà parlé dans cette rubrique de la méfiance qui sclérose la société haïtienne. On se fait peur. Plus la violence prend son droit de cité, plus haut on monte les murs, on se saigne pour payer des agents de sécurité.
Le tremblement de terre du 12 janvier n’est pas responsable de cette méfiance et elle a jeté à bas nos murs à tous, elle est venue nous faire payer le prix de nos errances. L’exclusion se nourrit de violence, dans tous les pays du monde qui y sont sujets, comme un moteur se nourrit de gasoline. Une auto-combustion. Au bout de l’exacerbation, il résulte des implosions qui affaiblissent une nation durant des décennies. On a déjà vu des pays, des nations, des histoires disparaître.
Et pourtant les mots sont là, à partager, à démythifier, à toucher, à apporter force et lumière, à demander pardon, à aimer vraiment. Des mots d’une sorte de révolution du cœur dans le dialogue et la réconciliation. L’histoire contemporaine connaît des expériences de processus de réconciliation basés sur le dialogue.
Certains s’appuient sur la force de la religion dans les processus de résolution de conflits et de réconciliation. Comme le mouvement Moral Re-Armament (MRA) du protestant américain Franck Buchman qui joua un rôle important dans la réconciliation franco-allemande. Après trente ans de violences extrêmes, l’Irlande du nord a pu établir une dynamique de préparation des acteurs pour sortir de la logique de la violence et aller vers celle de la négociation. Cette dynamique a porté des fruits. Une transformation qui demande volonté et vision.
Un nouveau paradigme des rapports inter haïtiens doit être (ré)inventé qui commence par le respect et la connaissance de l’Autre. Ce sera à nous d’établir les principes et préceptes de cette construction de la paix, car c’est bien de cela qu’il s’agit. Mettre fin à la guerre qui mine notre nation, guerre de l’ignorance de l’Autre qui nous tient dans la peur. Ensemble nous pouvons faire des miracles. Chaque expérience a son prix, elles forment ensemble un faisceau qui peut faire reculer l’obscurité. Des hommes et des femmes auront pour mission de faire un premier pas, ensemble, vers demain. Nous sommes dans une année électorale. Pourquoi pas un ministère de l’Éthique ? Assassiner symboliquement l’exclusion, la corruption outrancière. En faire un projet politique passant par le dialogue et la transformation.
J’atterris après un voyage des plus éprouvant…, il n’est plus aussi «fun» de voyager aujourd’hui: trop de retard, trop de contrôle, trop de stress. C’est la troisième fois que je passe la douane haïtienne et c’est toujours pareil. Même dans l’aéroport, c’est le K.O. Il m’aura fallu 2 heures avant de retrouver mes bagages, certains ont visiblement été ouverts d’où la lenteur pour leurs acheminements. Personnellement, j’ai deux gros sacs (je n’ai jamais su voyager léger!); un contenant du matériel pour le centre d’appareillage: du matériel thermo formable pour la création d’orthèses et des pieds de différentes tailles pour les prothèses. Le second contient de la nourriture et quelques habits: il est impensable de revenir ici sans apporter un peu de «souvenirs gustatifs» à mes collègues! Arrivée à la maison, ça fait bizarre de retrouver certaines personnes avec ce sentiment qu’elles n’ont pas bougé de là où je les avais laissées en partant il y a un mois…La fatigue se lit sur les visages, et ce d’autant plus que je suis reposée…
Pour mon premier jour de travail, avec mes collègues, nous reprenons la voiture qui nous emmène au centre d’appareillage. Et c’est à nouveau le trafic interminable: l’attente… je regarde par la fenêtre, et j’ai l’impression que la rue est plus dégagée, qu’il y a moins de débris: une illusion? Un rêve? L’espoir? Je ne saurais dire si c’est ma mémoire qui me fait défaut ou si c’est réel mais je souhaite tellement le changement que je ne sais plus reconnaître le vrai du faux!
Arrivée au centre, je suis surprise par les nouveautés, on continue à construire, à améliorer le centre pour que les bénéficiaires puissent avoir des prises en charge de qualité. C’est la joie, je suis tellement contente d’être revenue quand je vois quel accueil les Haïtiens me réservent, ils m’ont manqué…, tellement… Je n’ai pas passé un jour en Suisse sans penser à eux; autant le personnel (de la maison, les chauffeurs ou du centre) que les bénéficiaires. J’avoue, cette fois le retour en Haïti a été très difficile pour moi et pourtant, quand je suis au centre, les doute s’envolent: je sais pourquoi je suis là, je sais aussi l’importance de mon travail ici et surtout, j’ai l’impression de ne pas les abandonner; encore une fois, j’ai envie de dire n’oublions pas Haïti !
Plus je réfléchis et plus je constate ce qui se passe autour de moi, plus le mot Reconstruction et l’expression Reconstruire (ou Refonder) Haïti me paraissent une imposture. J’entends déjà les répliques: «encore une intellectuelle, toujours à critiquer, à porter des jugements, mais jamais de solution, mais jamais là où les choses brûlent.» Je n’ai en effet pas de solutions à la (Re)construction d’Haïti. Personne n’en a. Je n’ai non plus le charisme d’une Evita Peròn, ni les muscles politiques de Margareth Tatcher. Mais je vis en Haïti et j’essaie de voir entre les mailles serrées d’une réalité complexe et fuyante. Nous parlons beaucoup. Le vacarme est effarant. Mais il n’y a pas un discours rassembleur. La méfiance règne, elle paralyse le pays. Et pour ne pas arranger les choses, les forces de l’obscurité nous enveloppent. Personne n’a de solutions mais Tous nous sommes la solution. Il faut maintenant qu’un petit groupe extrêmement convaincu arrive à en convaincre le plus grand nombre. Des hommes et des femmes doivent devenir une constellation d’étoiles et changer le destin d’Haïti. Des Haïtiens et des Haïtiennes doivent détourner le cours de l’histoire. Nous devrons refaire une geste humaine qui restera dans l’avenir aussi belle que celle de nos ancêtres. Mais cette fois, nous aurons compris. Cette fois nous aurons enfin vaincu la méfiance et l’égoïsme. Haïti a désespérément besoin d’un leadership haïtien.
Comment reconstruire ce qui n’existait pas? Le 12 janvier 2010 des centaines des milliers de maisons sont tombées à Port-au-Prince, Pétion-Ville, Léogane, Jacmel, Petit-Goave. Des dizaines de milliers de citoyens ont perdu la vie. Mais c’est toujours peu devant tout le reste. En Haïti, le 11 janvier 2010, les droits de l’homme n’étaient pas respectés, le chômage minait la population, nos infrastructures étaient insuffisantes, l’éducation était à un niveau déficient, on mourrait de maladies banales, l’eau potable était rare et les religions se faisaient la guerre. (Re)construire Haïti sans entreprendre un travail en profondeur (et de longue haleine) sur nos mentalités, sur nos conflits d’identité, sur nos contradictions sociales revient à mettre un sparadrap sur une plaie. Comment pourrons-nous inspirer le respect des autres nations si nous donnons le spectacle d’une lamentable cacophonie?
Au vu du nombre d’amputés du séisme du 12 janvier, des questions ont été posées sur la pertinence médicale de ces actes, mais il a fallu bien l’admettre, dans les circonstances du moment, l’amputation était le seul moyen de sauver des vies. (Re)construire demande aussi des amputations, dans nos têtes, nos mœurs. (Re)construire revient à investir dans l’avenir, dans nos enfants, à former d’autres Haïtiens, à retrouver nos valeurs. Nous sommes dans une année électorale, d’ici début 2011 un nouvelle équipe d’hommes et de femmes prendra en main les destinées du pays. Nous faudra-t-il, comme Diogène, les chercher avec une lampe, en plein jour?
Introduction
Là-bas, on ne parle pas de séisme. On évoque pudiquement «le 12 janvier». Le jour où la terre a tremblé. Cet après-midi-là, Haïti a perdu plus de 250 000 citoyens et Port-au-Prince a changé de visage pour toujours. «Le Temps» a souhaité suivre la reconstruction au plus près des habitants de l'île. Chaque semaine, quatre d'entre eux content leur quotidien, leurs états d'âme et ce qu'ils perçoivent de la réfection haïtienne.