Sous peine de perdre notre restant d’âme, qu’un hommage tellurien soit rendu à nous tous qui ne sommes pas morts, qui avons échappé à la mort par volonté divine ou par hasard, héroïnes et héros sans lendemains qui avons arraché des vies du chaos avec nos ongles et nos dents, nous les miraculés, les estropiés, les déplacés, les orphelins, nous qui avons erré dans les rues poudreuses de la ville les yeux remplis du même effroi, le sang encore frais sur nos bras, nous qui n’avons pas fini de compter nos morts, qui ne comprenons toujours pas cette houle qui a broyé la vie, à nous qui avons vu ensemble les visages innombrables de la mort, qui n’aurons jamais de réponse aux questions de notre impuissance, qui avons pleuré les larmes de nos ventres, qui avons pleuré les mêmes larmes amères, qui avons survécu et survivons à la peur, qui survivons à l’angoisse, à nous tous qui avons encore une identité, qui ne nous sommes pas suicidés, ne sommes pas devenus fous, qui continuons à scruter d’autres soleils, à lutter, à nous indigner, à nous révolter contre ceux qui veulent nous voler ces jours que nous avons arrachés au hasard de la mort, contre ceux qui nous veulent morts ou morts-vivants, à nous qui laissons monter la sainte colère en nous, qui appelons de tous nos vœux le feu sacré, nous qui croyons qu’un jour nous aurons eu raison d’avoir survécu, même un jour d’une autre vie, nous qui avons le courage de rire, de retrouver dans nos rêves les jours heureux qui nous sont ravis, de nous créer dans le chaos des raisons de vivre, à nous qui obéissons quand le souffle de la vie ordonne à nos mains et à nos yeux, à nous qui disons non au désespoir qui guette le rire des enfants…
Cela fait à présent près de 3 semaines que j’ai quitté Port-au-Prince, si longtemps déjà et pourtant… Il ne se passe pas un jour sans que j’aie une pensée pour mes bénéficiaires, le staff national ou certains de mes collègues expatriés qui ont passé les fêtes de fin d’année en Haïti.
J’avoue que malgré la joie de retrouver ma famille, mes amis et la Suisse, je reste très « connectée » avec ce pays où j’ai passé l’année la plus intense de toute ma vie ! Les souvenirs reviennent en se bousculant dans ma tête : mon arrivée à Port-au-Prince et mes premières semaines dans les soins à l’hôpital ; les débuts du centre d’appareillage ; la vie en communauté et, mes plus grandes peurs : les répliques du séisme, le cyclone Thomas, le choléra et les élections et leur lot de manifestations.
Je n’oublierai jamais ! Je ne vous oublierai jamais ! Haïti, le pays qui m’a le plus touchée, émue et remuée… Je me suis promis de relativiser avant de me plaindre, pour eux, par respect pour leur courage, leur grandeur d’âme et cette incroyable énergie dans la lutte pour les besoins de base du quotidien…
Haïti chéri, j’ai tant appris de toi, qu’il me semble avoir vieilli d’un coup ! Il ne me reste que le bon et je prie pour le meilleur : il me reste l’espoir, cet espoir qui m’a fait défaut parfois, souvent ces 3 derniers mois, mais je veux y croire encore, car sans espoir il n’y a pas d’avenir, il n’y a pas de lutte, et c’est au contact des Haïtiens que je l’ai appris durant toute cette année.
12 janvier 2011, n’oublions pas, ne les oublions pas ! Il y aura un avant, il y aura un après…
Les résultats sont tombés hier soir. Ce sont Mirlande Manigat et Jude Célestin qui passeront le second tour…personne n’y croit tellement c’est gros!
Des émeutes ont été entendues dans toute la ville: coups de feu, vandalismes et pneus brûlés…
Les aéroports sont fermés aujourd’hui et les consignes sont claires: aucun déplacement n’est autorisé, même d’une maison à une autre. Nos voisins (des fonctionnaires des Nations unies) sont eux aussi, pour la première fois depuis tous ces événements, sont restés chez eux.
Les Haïtiens sont de plus en plus inquiets et cela se ressent. Même quand nous arrivons à ouvrir le centre, la plupart des bénéficiaires ne viennent pas. Les chauffeurs commencent à dire qu’ils ont peur d’aller dans certains quartiers et que cette violence, qui est devenue quasi quotidienne, les préoccupe beaucoup. La radio, sur fond de débat politique, tourne en boucle.
C’est dans ce contexte que se prépare mon retour. Difficile pour moi d’imaginer que dans une semaine, je serai en Suisse. J’essaye tant bien que mal de me préparer à «un autre monde» où les gens s’apprêtent à fêter Noël et où les priorités sont bien loin des «nôtres», ici en Haïti.
Je sais très bien que je vais «flotter» pendant un moment. Un peu ici, un peu là-bas, ou plutôt un peu là-bas et beaucoup ici, puisque je suivrai les actualités avec un grand intérêt pour ne surtout pas oublier.
Difficile de «lâcher prise» quand on sait que pour chaque nouvel événement qui marquera l’actualité, me reviendra en tête un bénéficiaire, un chauffeur ou un staff national. Pour moi, les Haïtiens ne seront plus «un peuple maudit», terme que j’exècre particulièrement, mais des personnes que je connais, des amis, des collègues ou des bénéficiaires.
Une petite semaine encore… qui sera longue si l’on ne peut ni travailler, ni sortir, et trop courte si je dois dire au revoir à toutes ces personnes qui ont partagé cette année avec moi.
C’est dans les jours actuels que ressortent avec le plus d’acuité et d’insolence la cacophonie que joue la communauté internationale en Haïti. Les Nations unies sont en contradiction avec elles-mêmes. Le représentant du Secrétaire général des Nations unies reconnaît la validité des dernières élections et menace le pays du retrait de l'ONU si le «vote du peuple» n’est pas reconnu. Alors que le Secrétaire général lui-même reconnait de son côté que les «irrégularités» - comme les nomment la communauté internationale -, seraient plus importantes qu’on ne l’avait pensé dans un premier temps. Les tractations politiques sont grossières, sans aucune éthique, réversibles et en fin de compte enlisent le pays dans une nouvelle crise politique. Crise tellement prévisible dans la situation dans laquelle se trouve ce pays après le 12 janvier et la kyrielle de malheurs qui l'éprouve.
Puisque qu’il n’y a pas de confiance et que le jeu politique est basé sur l’hypocrisie et la fausseté, il faut poursuivre dans la logique de la destruction du pays, en toute bonne volonté. Les crises politiques à la chaîne nous étouffent. La cacophonie assourdit les intelligences et les sensibilités, le camp des Haïtiens est divisé et celui de nos amis internationaux cherche un équilibre pour calmer le monstre qu’ils ont eux-mêmes créé. Avec quelle candeur le représentant de l’OEA, (l'Organisation des Etats américains qui avait la première imposé un embargo commercial criminel de trois ans sur Haïti pour nous punir du sort fait au président Aristide), n'a-t-il pas déclaré que les élections étaient valides, malgré les «irrégularités constatées». De quel amour nous aiment donc nos frères caribéens ainsi que ceux de la CARICOM? Dans quel autre pays pourrait-on accepter des élections aussi grossièrement frauduleuses? Dans quel pays pourrait-on reconnaître un vote violé, la confiance et l’avenir d’un peuple hypothéqués? Pourquoi donc pour Haïti les critères sont et doivent être révisés à la baisse? Pourquoi devrions-nous avaler de telles insultes, inacceptables ailleurs?
Une journaliste allemande me demandait cette semaine si je souhaitais le départ des institutions internationales du pays. Je pense que la question n’était pas la bonne. Quel pays peut-il vivre en autarcie? Aucun. Haïti a besoin plus que jamais de solidarité internationale, de fraternité et de respect. Et je saluerai sans cesse l’amour et le courage de ceux et celles qui se dévouent à la cause de ce pays et lui apportent leur temps et leur foi. Mais je pense que mes questions sont honnêtes et méritent que le monde entier se penche sur le cas d’Haïti et se demande pourquoi l’échec haïtien demeure comme une plaie à la face de la communauté internationale? Qu’est-ce qui va mal avec cette aide? N’est-elle pas en train de nous étouffer? Ne pourrait-elle pas nous aider à nous sortir du sous-développement, enfin?
Ce qui se passe en Haïti est révoltant. Il y a eu des élections mais ce n’était que simagrées. La voix du peuple, le vote du peuple ne sont qu’un prétexte pour jouer aux dés avec le destin d’un pays. Quand on entend à la radio les déclarations des uns et des autres, on réalise avec effroi que nous vivons sous une tutelle qui refuse de dire son nom, que le gouvernement haïtien veut se maintenir au pouvoir par la fraude et le cynisme et que les droits des citoyens sont violés sans états d’âme.
Cela fait déjà quelques temps que notre «chargé de sécurité» nous informe que des armes sont en train de rentrer à Port-au-Prince: qui, quoi, comment? Cela reste un mystère… Des informations qui me dépassent mais qui me font peur. Et puis, je me suis réveillée à plusieurs reprises pendant la nuit ou tôt le matin à cause des coups de feu…
Jeudi 25 novembre: nous sommes au centre de réadaptation fonctionnelle (CRF), soudain, j’entends comme des mouvements de foule, des voix qui s’élèvent, c’est une manifestation, il y en a quotidiennement dans le pays et dans la capitale: pour soutenir un parti, contre la Minustah (mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti), contre le gouvernement de Préval (l’actuel président)…
Personne n’est rassuré, surtout que des coups de feu éclatent!
Vendredi 26 novembre: départ de la maison à 7h15, il nous faudra moins de 20 minutes pour rejoindre le centre alors que d’habitude, il nous faut presque 1h30… Les écoles sont fermées, ainsi que la plupart des magasins. La plupart des bénéficiaires ne viendront pas ce jour-là, ils ont trop peur de se déplacer. Tout le monde est tendu, car nous savons que si la ville est si calme, c’est qu’il y a de grand risque que celle-ci s’enflamme. Lorsque je demande aux Haïtiens s’ils vont aller voter dimanche, tous me répondent qu’ils ont trop peur, ils sont terrorisés par la violence! Nous repartons à midi.
Le week-end des élections: les consignes de sécurité sont quasiment les mêmes pour toutes les ONG. Le samedi, les mouvements sont limités: nous avons la permission de passer d’une maison à l’autre jusqu’à 18h. Ensuite, c’est l’assignation à résidence jusqu’à lundi matin: les mouvements sont interdits.
Pendant tout ce temps, c’est non seulement l’attente, mais aussi l’inquiétude qui règne dans les maisons. Est-ce que les Haïtiens vont aller voter? Est-ce que le pays va s’enflammer?
C’est vraiment difficile d’être là et de ne rien pouvoir faire, surtout que les rumeurs vont bon train: certains candidats parlent de fraudes électorales et veulent annuler les élections, alors que d’autres subissent des menaces ou des agressions lors de leurs campagnes électorales.
Les 3 candidats qui se détachent du peloton de tête sont: Mirlande Manigat, Michel Martelly, Jude Célestin. A l’heure actuelle, les pronostics donnent Mirlande Manigat mais sans aucune certitude, nous allons probablement avoir des résultats partiels en début de semaine prochaine, ce qui veut dire de nouvelles agitations et manifestations…
Nous avons pu reprendre nos activités mercredi 1 décembre.
Il est de plus en plus difficile de travailler dans ces conditions, car il règne un climat d’insécurité.
Et en parallèle, les expatriés ressentent une grosse frustration d’être limités alors qu’il reste tant à faire: toutes nos interventions au CRF bien entendu, mais aussi des actions de prévention contre le choléra, entre autres.
Comme me disait ma collègue hier, on ressent la fin de quelque chose…, on ne sait pas encore bien définir la fin de quoi…, mais cela nous laisse un goût amer et une certaine tristesse au fond de l’âme.
Badminton encore. On se réunit plus tôt que les autres dimanches, on doit aller voter. Nous blaguons, comme d’habitude. Et nous rions de notre quotidien, pour l’exorciser. En Haïti, l’humour et l’ironie sont nos gestes salvateurs. Le sens de l’humour de ce peuple le tient en vie. Il faut rire du choléra, lui faire un pied de nez, il faut en parler, d’une façon ou d’une autre, pour l’évacuer. On en est à 2000 morts, officiellement. Je viens de lire sur le net qu’on prévoit 400'000 morts dans dix mois. Que sommes-nous supposés faire pour vivre avec ça ? Nous laver les mains jusqu’à n’en plus pouvoir ? Traiter l’eau que nous buvons à l’eau de javel jusqu’à en mourir ? Il faut en rire de temps en temps, nous moquer de nous-mêmes avant de retourner à nos luttes quotidiennes. Est-ce que le très futur président d’Haïti se rend compte de ce qui l’attend ? Et pourtant les candidats ont échangé des gros mots pendant la campagne, ont porté de graves accusations l’un contre l’autre. Nous discutons sur la meilleure heure pour aller voter. On ne veut pas aller trop tôt et trouver que le bureau n’est pas encore en opération, ni aller trop tard pour ne pas trouver de trop longues queues.
Voter en Haïti rend le citoyen nerveux. Voter est vraiment un acte de foi dans un système supposé démocratique mais où la confiance ne règne pas. Où les mémoires gardent présentes les souvenirs de sang et de mort liés à certaines élections du passé. Il peut être périlleux de voter en Haïti. Les dérapages sont possibles, on l’a vu déjà. La presse a parlé de distribution d’armes un peu partout dans le pays. Pas rassurant tout ça.
11 heures 30. La circulation est fluide. Inhabituel . Cette année on autorise les voitures privées à circuler jusqu’à distance de 100 mètres des bureaux de vote. Au niveau autorisé pour se garer la rue est calme, il y a quelques personnes au portait de l’école qui tient lieu de bureau de vote. Dans la cour, première surprise, aucune ligne de votants en équilibre instable, pas d’embouteillage humain, pas de rumeurs de voix, aussitôt arrivé, aussitôt servi. Décevant. Je ne sens aucune fièvre, aucune tension dans les regards. La cour de l’école est paisible comme la rue après la messe du dimanche matin. Ça veut dire que les citoyens et citoyennes ont boudé l’élection. Ou peut-être que la grande vague de votants du matin s’est épuisée. Vu le calme ambiant, je penserais plutôt que beaucoup sont restés chez eux. Désabusés, peut-être. Mais on ne parle pas des centaines, des milliers de cartes électorales disparues avec leurs propriétaires lors du séisme. Le faible nombre d’électeurs augmente le risque de fraude, le vote des morts peut-être décisif pour faire pencher une balance. La journée est encore jeune. Ce qui s’est passé dans mon bureau de vote ne reflète sûrement pas la situation générale du pays. Il ne me reste plus qu’à faire le tour de la presse pour prendre le pouls du pays. Les choses bougent sûrement ailleurs. En effet, les choses bougent. La presse envoie des signaux alarmants. Les journalistes, les électeurs, le peuple dans la rue dénonce des irrégularités. des dizaines d’électeurs ne trouvent pas leurs noms inscrits dans certains bureaux de vote qui leur ont été assignés. La machine électorale a des faiblesses. La radio dit à l’instant que dans plusieurs quartiers de la capitale des les électeurs font la loi. Ils envahissent les bureaux de vote et votent sans cartes électorales. La fraude s’étend d’heure en heure.
Dimanche - 13 heures 45: Un coup de tonnerre
Le candidat Jacques Edouard Alexis dénonce les irrégularités. Des urnes sont remplies illégalement. Des bureaux de vote n’ont pas reçu les listes des votants qu’ils attendent. Dans d’autres endroits du pays la tension monte. Des candidats à la présidence se réunissent à l’Hôtel Karibe et semblent sur le point de faire une déclaration conjointe demandant l’annulation des élections. Ces candidats qui vont changer le cours de l’histoire sont les plus populaires et/ou influents de l’opposition. Bijou, Céant, Alexis, Voltaire, Baker, Jeudy, Martelly, Manigat, Jeune, Laguerre … La déclaration tombe. Tous les autres candidats à la présidence se désolidarisent du processus électoral. Trop de citoyens ne sont pas en mesure e voter. Détournement de votes. Fraude massive. Les irrégularités sont systématiques. Les candidats de l’opposition demandent l’annulation du vote, au vu de ce qui a été constaté jusqu’à 11 heures du matin. Un appel à mobilisation démocratique et pacifique est lancé. Un scénario qu’on n’avait pas prévu. Une coalition totale de l’opposition politique haïtienne. Devant la télévision je vois les images de la conférence de l’hôtel Karibe. Des cris fusent. "Arrêtez Dorsainvil" (le président du CEP). "Arrêtez Préval !" Un vrai coup de tonnerre dans le ciel serein et ensoleillé de cette superbe journée de novembre. Le peuple a été encore une fois frustré de ses droits citoyens alors qu’il paie durement dans sa chair les conséquences du tremblement de terre, alors qu’il attend dans l’épouvante la marche inexorable du choléra. Mais cette fois la donne change. Le processus semble paralysé. Le gouvernement a perdu ce qu’il lui restait de crédit. Le Conseil électoral provisoire est discrédité. La communauté internationale a financé à un fort pourcentage une élection bidon. Il est difficile pour elle de soutenir Préval dans une situation aussi compliquée et volatile. On attend sa prise de position dans cette conjoncture brûlante. Des manifestants s’amassent spontanément dans les rues dans presque toutes les villes du pays. L’international va-t-il épauler Préval et essayer de garder le statu quo avec tous les risques de grogne populaire que cette position risque de provoquer ? Va-t-il lâcher Préval et le laisser subir tous les aléas que sa politique jusqu’auboutiste accumule sur sa tête en ce moment. Le « télédiol », la rumeur, disait que la journée de lundi, au lendemain du vote, serait une journée de tension. Cette prévision semble vouloir se confirmer et va presque certainement s’étendre aux jours qui viennent.
Je reçois un courriel de mon amie Evelyne, écrivain comme moi. Oui, elle ira voter. Non, il n’est pas question que le candidat du pouvoir soit élu. Je sens sa rage et son ras-le-bol bouillonner dans ses mots. La campagne électorale a pris fin depuis vendredi à minuit. Pourtant je reçois un SMS sur mon portable d’un candidat qui me propose la solution pour sauver Haïti. Pas réglo… Sur le Net, la police nationale se dit prête. La Minustah aussi. Le Chef de la Minustah, le pro consul Mulet, déclare les jeux ouverts. L’ambassadeur américain invite les Haïtiens à aller voter en masse pour « l’avenir » d’Haïti. C’est la première fois qu’il y a autant d’observateurs internationaux dans des élections en Haïti. La Caricom et l’OEA ont envoyé des méga délégations. Pourtant les légions d’observateurs n’ont jamais empêché des fraudes électorales criantes dans ce pays. Qui observera les observateurs ?
Samedi matin
Chez moi, mes amis sont fidèles au rendez-vous de fin de semaine pour nos parties de badminton. C’est l’occasion de transpirer, de se défouler et d’évacuer le stress de la semaine. Nous parlons élections, naturellement. Nous allons tous voter, sauf un seul. Il a systématiquement refusé depuis des années de remplir les formalités pour obtenir sa carte de vote parce que ces cartes ont été fabriquées… au Mexique. Il ne cautionnera pas ces magouilles. A chacun ses principes et sa façon de voir les choses. Dernière nouvelle, hier, il paraît qu’on aurait tiré des coups de feu sur le candidat Michel Joseph Martelly, alias Sweet Micky, dans la région des Cayes (sud). Recherche d’effet sensationnel ? Fait réel ? La rumeur est efficace ici. Sweet Micky est une sorte de one-man-show dont la musique a fait danser plusieurs générations d’Haïtiens. Aujourd’hui il décide qu’il en a marre de voir le pays s’enliser, il se trousse les manches. Au grand étonnement de beaucoup, Sweet Micky est dans le peloton de tête, les sondages le donnent en 3e position, après Myrlande Manigat du RNDP(….) et Jude Célestin, le candidat de INITÉ, le parti des hommes au pouvoir. Tous les espoirs sont permis. Toutes les désillusions possibles.
Dernier jour de la campagne électorale. Une campagne marquée au signe de la polémique et de l’incertitude, mais aussi au signe de la violence. Depuis 45 jours, dans la presse, nous parviennent les nouvelles d’agressions armées sur les caravanes du candidat X ou du candidat Y. La lutte a été âpre. A partir de minuit aujourd’hui toutes les propagandes sont interdites. C’est la dernière ligne droite, le dernier baroud. Pendant que j’écris cela, un camion passe dans ma rue, ses hauts parleurs géants appellent les citoyens à voter le candidat X… et la musique ne manque pas au programme. Dans tous les moments de son existence, le peuple haïtien a besoin de musique pour vibrer, donnez-lui de la musique et il oublie ses peines pour un moment. Ce soir le camion offre du reggae. Jah Nesta, notre rasta national, chante : « solda Jah, twonpèt la sonnen ! Solda Jah, se jodi a, pa demen ! ». Pendant que sous mes yeux, à la télé, toutes les chaines locales distribuent des images des campagnes électorales des candidats à travers le pays. Pourtant, à un peu moins de 48 heures des élections présidentielles et parlementaires, je ne sais pas à quel citoyen ou citoyenne de ce pays donner ma confiance, confier mes espoirs… Mais un mot circule, il faut voter contre la continuité, contre la continuation de pratiques qui nous ont menés au chaos, qui maintiennent le peuple haïtien dans la misère abjecte… Un candidat donne une conférence de presse, il demande au peuple d’aller voter en masse… parce qu’il sait de bonne source que dès demain, les armes vont semer la panique dans tous les départements du pays pour effrayer la population et l’empêcher d’aller remplir son devoir citoyen. Il encourage le peuple à ne pas se laisser intimider. Facile à dire.
Elle s’appelle Célia, elle a 26 ans. Je l’ai rencontrée dès les premiers jours de mon travail dans un des hôpitaux de Port-au-Prince, c’était en février 2010, juste quelques semaines après son amputation. Je me rappelle encore la première fois que je suis rentrée dans sa tente, elle était recroquevillée comme une enfant, couchée sur son lit en position foetale. Je l’ai appelée et elle s’est retournée, le visage crispé par la douleur, elle a quand même esquissé un léger sourire… Notre premier contact… Je suis revenue quotidiennement dans cet hôpital et je l’ai prise en charge. Elle souffrait beaucoup de douleurs dues au traumatisme de l’amputation, mais aussi de douleurs fantômes (ce terme décrit les différents types de sensations vécues par l’amputé dans «le morceau» qui a été sectionné et qui n’est donc plus là). Nous avons beaucoup pratiqué les exercices de mobilisation au lit, la marche avec des cannes, pour permettre à Célia de se mobiliser le plus aisément possible et surtout en préparation de l’appareillage. Puis, nous avons travaillé la désensibilisation du moignon, avec des massages et le bandage en épi. Pendant ces moments là (le thérapeute est dans l’intimité du bénéficiaire), Célia a pu s’ouvrir jour après jour pour me raconter comment sa maison s’est effondrée sur elle alors qu’elle était en train de regarder la télévision. A la mi-mars, Célia a été vue pour la prise de moulage. Sa rééducation avec une prothèse provisoire a commencé le 23 mars 2010. Je n’oublierais jamais comme elle était contente de pouvoir remarcher et petit à petit de reprendre confiance en elle. Au fur et à mesure des rendez-vous, Célia m’a raconté que son mari était très malade, qu’elle avait un bébé de 2 ans et qu’elle n’avait aucun moyen pour subsister à leurs besoins quotidiens, ayant perdu son petit commerce sous les décombres. Les difficultés se sont accumulées pour elle, vivant sous tente dans un camp, en grande précarité: une femme seule, handicapée, son bébé en bas âge et sans aucune source de revenu! Les douleurs ont diminué, Célia a pu bénéficier d’une prothèse définitive et ses rendez-vous se sont espacés. La dernière fois que je l’ai vue, c’était le 1er octobre avant la menace du cyclone, avant le début de l’épidémie du choléra et avant les tensions dus aux prochaines élections. Elle n’est pas venue à son dernier rendez-vous et je n’arrive plus à la joindre! J’avoue que cela m’inquiète, qu’est elle devenue? Sa tente a-t-elle résisté à la tempête et aux inondations, a-t-elle été touchée par le choléra? Et son mari, déjà si faible? Ce n’est pas rare que les bénéficiaires ne viennent pas au centre, mais ces derniers temps et vu les circonstances actuelles, je ne suis pas rassurée.
Célia, j’espère vraiment avoir de tes nouvelles prochainement…
Port-au-Prince, le 14 novembre 2010. Depuis le mois de juin, une équipe mobile a été mise en place au centre d’appareillage (qui s’appelle aujourd’hui: centre de réadaptation fonctionnelle). Cette équipe se compose d’un orthoprothésiste, d’un traducteur et, en alternance et suivant les besoins, d’une physiothérapeute ou d’une ergothérapeute.
Après avoir beaucoup travaillé au centre spécifiquement sur l’appareillage et la rééducation à la marche, il était important de réfléchir sur les besoins des bénéficiaires dans les communautés et de répondre aux demandes caractéristiques des personnes handicapées fréquentant le centre. En effet, pour certaines d’entre eux, il devient de plus en plus difficile de se rendre au centre pour des raisons financières ou de trajets trop importants. Mais pas seulement, les thérapeutes se sont rendus compte de la difficulté de certains de nos bénéficiaires durant la rééducation et dans la plupart de ces cas, nous nous sommes rendus compte qu’ils ne portaient pas leurs prothèses à domicile. Les motifs sont variables: Il s’agit parfois de difficultés liées à l’environnement du lieu d’habitation. L’accessibilité étant très limitée, il devient difficile pour certains d’utiliser la prothèse (que ce soit à cause d’une pente très raide ou d’un chemin graveleux). Il peut s’agir aussi de personnes (plus particulièrement les enfants) qui sont plus à l’aise sans qu’avec leur prothèse, parce que par exemple ils ont attendu plusieurs mois avant de bénéficier d’une prothèse.
Dans chaque cas de figure, il est essentiel que l’équipe puisse aller se rendre compte sur place pour réparer une prothèse défectueuse, évaluer des difficultés rencontrées à cause de l’environnement, ou tout autre problème lié de près ou de loin à la prothèse. Il est crucial de sensibiliser les bénéficiaires sur certains aspects de la prothèse (l’hygiène, le port quotidien de la prothèse ...), de la rééducation ou de faciliter l’intégration de cette dernière dans les activités de la vie quotidienne.
En Haïti, l’information passe beaucoup par le bouche à oreille, ce qui peut avoir des avantages comme des inconvénients (les rumeurs par exemple). Lorsqu’on donne un message à un bénéficiaire sur son lieu de vie, c’est une famille, voire une partie de la communauté que l’on touche. D’où l’intérêt de cette équipe mobile qui permet de faire le lien entre le centre de réhabilitation fonctionnelle et le domicile, et de comprendre certaines complications dues à un manque de compréhension ou à l’environnement .
La loi des séries se vérifie encore une fois en Haïti. L'île caraïbe est à la une des catastrophes mondiales de l’année 2010, depuis le désormais historique séisme du mardi 12 janvier, jusqu’a ce vendredi 12 novembre 2010 où le cholera enlève quatre-vingt vies par jour, alors que de nouveaux sinistrés sont venus s’ajouter aux déplacés du séisme, à la suite du récent passage de l’ouragan Tomas. Les catastrophes se suivent et la situation du pays est préoccupante. Un million de personnes vivent encore sous des tentes. Les prochaines élections présidentielles et parlementaires du 28 novembre semblent dériver vers une violence qui menace le processus électoral lui-même. On en vient à se demander si tout ce qu’on lit dans la presse locale - des distributions d’armes à certains endroits, aux membres de certains partis, des actes d’agressions armées sur des membres de partis politiques -, ne présage pas d’un éclatement de la violence politique. Ce qui serait une étape supplémentaire dans notre descente aux enfers. Le gouvernement se délite et se perd dans une course électorale pour se maintenir au pouvoir, même au prix du sang. L’opposition n’a pas les moyens de sa force pour constituer le contrepoids moral et politique capable de freiner les dérives et rallier les consciences et les énergies. Fini le temps de l'individualisme et de l'égoïsme; il faut maintenant une synergie patriotique dans l’urgence. Ce qui devrait être un exercice de haute civilisation se transforme en une farce sanglante.
Que fait la communauté internationale dans cette situation? La Minustah est au cœur de la mêlée, accusée dans le drame du choléra. On prétend que la souche du bacille est asiatique (le «vibrio cholera»). On pointe du doigt les Népalais qui campent près du fleuve Artibonite et chez qui cette maladie est, paraît-il, endémique. La Minustah se défend. Le gouvernement ne réagit pas à cette accusation, ce n’est pas le moment de s’aliéner la «force de stabilisation des Nations unies, gardienne du statu quo». Un vent de folie semble souffler dans les agences internationales. Depuis janvier 2010 de nouveaux personnels, pour la majorité des expatriés, sont venus doubler ou tripler les personnels sur place. Un encombrement culturel qui ne se traduit pas forcément en efficacité et qui diminue les chances des personnels haïtiens de mettre leur expérience et connaissance du terrain en valeur. Haïti est une destination-salaire, un pays-promotion. La misère se porte bien dans le monde et fait marcher une vaste machine sans états d’âme.
Beaucoup de choses doivent changer pour qu’Haïti survive. Les fils de ce pays pourront-ils faire en sorte qu’Haïti cesse d’être «un vaste laboratoire d’essais et d’erreurs» de la communauté internationale?, comme l’a qualifiée l’ancien gouverneur général du Canada, Michaelle Jean, à son installation officielle comme envoyée spéciale de l’UNESCO pour Haïti, à Paris, le 8 novembre dernier. Les fils et les filles de ce pays peuvent-ils le sauver de ses ennemis intimes intérieurs et extérieurs? Il leur faudrait pour cela la être imprégnés de la sainte colère de Jésus chassant les marchands du temple.
Port-au-Prince, vendredi 6 novembre, 20h. Nous savons à présent que le cyclone est passé et qu’il n’y a plus de risque pour Haïti. Nous ne savons pas encore très bien quels sont les dégâts que cela a engendré dans le pays, mais quelques informations et, on se doute à cause des nombreuses intempéries de ces deux derniers jours, qu’une bonne partie des Haïtiens se trouve en nouvelle situation de précarité.
Malgré l’angoisse du lendemain concernant la situation, tout le monde est «rassuré». C’est terrible à dire, mais on a tellement frôlé une nouvelle catastrophe humanitaire, qu’on est soulagé… Après ces deux jours d’attente qui ont été les plus longs de ma vie, nous allons pouvoir retourner travailler le lendemain pour faire une évaluation de la situation de nos bénéficiaires. Une partie des personnes vivant dans les camps ont été déplacés dans des lieux sûrs, alors que d’autres se sont réfugiés chez des proches, des amis,… D’autres sont restés chez eux, soit dans leur maison soit dans leur tente.
Malgré les difficultés de déplacement liées aux fortes pluies, le personnel national répondra présent le samedi matin pour nous prêter main forte dans notre plan d’action. Ce matin-là, nous essayons de joindre un maximum de bénéficiaires considérés comme particulièrement vulnérables. Et tentons d'évaluer les nouveaux problèmes survenus ces derniers jours. Est-ce que les gens ont été déplacés? Est-ce que leur habitation a été partiellement ou totalement détruite? Est-ce que ceux qui ont une mobilité réduite ont toujours avec eux leur personne accompagnatrice (ainsi que leur aide à la marche ou fauteuil roulant)? A l’heure actuelle, il est difficile de savoir l’impact qu’ont eu ces inondations sur les bénéficiaires de notre aide. Les évaluations vont continuer ces prochains jours avec le personnel travaillant dans les communautés, et les équipes mobiles qui vont se rendre directement chez les Haïtiens. Cependant, la situation était déjà précaire avant le cyclone «Tomas», donc de toute évidence, les personnes qui se trouvaient déjà en situation de vulnérabilité vont être encore plus en difficulté. A cela s'ajoute l’épidémie de choléra qui n’est pas encore éradiquée et contre laquelle il va falloir lutter ces prochaines semaines (campagnes de prévention, kit d’hygiène,…).
Les Haïtiens avec qui je travaille m’ont signalé qu’ils étaient soulagés, mais fatigués aussi…fatigués de tous ces «sursauts de la nature». Je n’ose même pas imaginer Jocelyne, Hervé, Lovely, … Tous ces bénéficiaires qui ont déjà subi un tremblement de terre, une amputation, le décès d’un proche, la perte de leur maison, et maintenant, une inondation qui a ravagé leur habitation.
Tout le monde aujourd’hui n’a qu’un mot à la bouche: «Assez!»
Vendredi passé, sitôt arrivée de ma semaine de congé, je devais repartir pour 4 jours à Cap-Haïtien avec 5 de mes collègues. J’apprends le soir même, que nous avons une réunion d’équipe en urgence! En général, ce n’est jamais une bonne nouvelle… De plus, pendant mon break, j’ai quand même eu des nouvelles concernant l’épidémie de choléra qui sévit en ce moment en Haïti (surtout dans le Nord) et la crainte que cette épidémie se soit propagée sur Port-au-Prince est bien réelle. Pourtant, il ne s’agit pas de cela, mais d’un nouveau cyclone : Tomas. Il vient en direction de Haïti et il est à peu près sur que cette fois, Haïti n’en réchappera pas! Nous ne savons pas quand exactement il va frapper, mais il va frapper! Comme c’est un long week-end de 4 jours, chacun est responsable de savoir s’il veut quitter la capitale ou pas (avec toutes les précautions sécuritaires que cela implique malgré tout).
J’ai donc décidé de rester, je n’ai pas envie de rester bloquée quelque part je ne sais où. Même si l’on n’est pas sûr que le cyclone va passer par là, même si on ne connaît pas précisément la date à laquelle il va arriver, je veux être là!
Et j’attends…depuis 4 jours, je scrute les nouvelles: où est-il? A quelle vitesse se déplace-t-il? Au cours de ces derniers jours, nous apprenons qu’il a diminué, puis s’est renforcé; il peut ne pas passer par Haïti, mais les chances semblent minces. Nous sommes plusieurs à avoir pris la décision de rester et donc, plusieurs à se poser de nombreuses questions…
Mettez-vous à ma place 2 minutes seulement: Imaginez qu’une catastrophe est annoncée en Suisse et que vous ne pouvez rien faire d’autre qu’attendre. Non seulement il faut attendre (où, quand, comment?) alors que vous savez pertinemment que cet événement va provoquer «au mieux» des dégâts matériels et au pire de nombreux blessés, voire des décès. Et en plus de cette impuissance, vous êtes rongée par la culpabilité… On le savait, c’est une catastrophe annoncée, répétée chaque année…
Il est 19h, le vent s’est levé. Normalement, on est plutôt content car l’air apporte un peu de fraîcheur à ces journées écrasantes. Là, on se pose mille et une questions et on continue à attendre…
Je suis depuis deux jours à Jérémie, capitale de la Grande-Anse, dans la presqu’île du sud d’Haïti. Jérémie, et plus largement la Grande-Anse, ont fourni et fournissent encore au pays plus de poètes de renom que toutes les autres régions du pays réunies. Au frontispice de la petite maison qui tient lieu d’aéroport on peut lire : bienvenue à Jérémie, la gîte des poètes.
Jérémie n’a pas été touchée par le séisme du 12 janvier. La ville est intacte et je l’ai trouvée propre et belle. Cette partie du pays est encore bien préservée et j’ai vu avec plaisir, depuis le petit avion qui m’emmenait, la végétation abondante de la plaine et des mornes environnant la ville. A cause du long week-end de la Toussaint, l’avion d’une vingtaine de places était plein comme un œuf et beaucoup de passagers dépités sont restés à Port-au-Prince ou ont dû se taper les 12 heures de route (contre 45 minutes en avion). Jérémie a toutefois reçu le contre-choc du séisme, par les vagues de gens qui sont revenus par centaines, fuyant l’apocalypse de la capitale. J’ai visité une école privée dont l’effectif des classes est passé de 32 à 90 élèves. De véritables étuves humaines.
Ma présence à Jérémie fait suite à l’invitation d’une institution culturelle pour rencontrer des élèves de classes de terminale de différentes écoles. Ma toute première rencontre était plutôt intime. Autour d’une table, cinq jeunes en classe de philo (3 filles et 2 garçons) et une étudiante en première année de droit. Leur lien commun : ils sont membres du club « Les descendants d’Etzer Villaire », du nom de l’un des plus célèbres poètes de Jérémie du début du 20ème siècle. Rencontre informelle, intime et conviviale. Ces jeunes et moi avons parlé de la vie, de leurs projets, leurs peurs, leurs rêves, leurs espoirs. Nous avons aussi parlé du choléra qui sévit dans l’Artibonite et s’étend vers la capitale. Même si aucun cas n’a été dépisté à Jérémie, la menace est présente dans tous les esprits, les autorités sanitaires du pays faisant un bon travail d’alerte et de sensibilisation.
Connaissant l’engouement des Jérémiens pour la poésie, j’avais emmené avec moi quelques exemplaires d’un petit recueil de poèmes publié il y a une dizaine d’années et je leur ai offert un exemplaire à chacun. Pour me faire plaisir, ils m’ont demandé de leur lire les poèmes. Ce que je fis avec plaisir. Et en plein dans ma lecture, levant les yeux, j’ai vu avec joie et émotion l’une des filles essuyer discrètement une larme au coin de son œil. Dans ce bref moment imprégné de douceur, elles étaient bien loin les incertitudes, les catastrophes naturelles et humaines du quotidien et la menace du choléra.
Depuis le mois de septembre est lancée la campagne électorale pour élire un président et une fraction du parlement. Les murs des résidences, des commerces, les portails sont pavoisés d’une éclosion d’affiches de toutes tailles et de toutes les couleurs. Un patchwork électoral. Les banderoles paraissent et les chaînes d’affiches miniatures courent entre les pylones électriques, donnant aux piétons et aux conducteurs une impression de fête. Le printemps électoral. Il me semble que c’est bien la première fois que je vois une telle profusion d’affiches électorales et certaines sont géantes. Mais malheur à qui se fierait à cette apparente légèreté. L’observateur attentif peut évaluer la situation d’un candidat selon certains critères relatifs à ses affiches. Ces critères sont la quantité d’affiches, leur dispersion à travers le pays et leurs dimensions. Sur la base de ces références d’un genre particulier, le candidat du parti INITÉ, le parti du gouvernement, vient largement en tête de ses opposants et ce, dès le premier tour. Il dépasse largement ses concurrents en termes de multiplication d’affiches et en mètres carrés d’espace occupé. Il y a les affiches, les meeting de masse, les slogans et les débats entre candidats à la télévision et à la radio. Il y a aussi ce qui se passe au Conseil électoral provisoire (CEP). A ce niveau là, l’observateur attentif doit se demander dans quel délai seront bâties les listes électorales au vu du nombre de citoyens disparus dans le séisme, du nombre d’écoles et autres institutions tombées et où se déroulent toujours les élections, et vu les difficultés pour se faire délivrer une carte électorale par les autorités concernées. Si à un mois environ des élections, ces listes ne sont toujours pas prêtes, et sachant la situation précaire de toutes les institutions du pays, on est en droit de croire que le temps matériel pour remédier à cette situation fait défaut. L’opposition semble aller dans le sens du vent, elle s’est essoufflée à dénoncer les irrégularités et les accrocs à la loi électorale et à la Constitution. Dans un premier temps elle a boudé ces élections, mais l’occasion est belle, l’espoir est tenace. Des alliances se font, plus ça change, plus c’est pareil. L’International a aussi emboité le pas, on n’est pas là pour faire des vagues mais pour stabiliser la démocratie. Des élections donc "questionnables". Certains pessimistes prévoient une forte possibilité de violence le jour des joutes. Mais ce n’est pas ce que disent les affiches.
Là-bas, on ne parle pas de séisme. On évoque pudiquement «le 12 janvier». Le jour où la terre a tremblé. Cet après-midi-là, Haïti a perdu plus de 250 000 citoyens et Port-au-Prince a changé de visage pour toujours. «Le Temps» a souhaité suivre la reconstruction au plus près des habitants de l'île. Chaque semaine, quatre d'entre eux content leur quotidien, leurs états d'âme et ce qu'ils perçoivent de la réfection haïtienne.