La visite officielle en Tunisie du
président français Nicolas Sarkozy ces jours-ci, et
l'accent mis lors de celle-ci sur le prochain sommet
Europe-Méditerranée du 13 juillet prochain à
Paris me ramène à une conversation récente avec l'euro député polonais Bronislaw Geremek.
Je suis allé longuement le voir, début mars, pour un
portrait à paraître dans le cadre de notre série «Qu'avez-vous fait de ces dix ans?». Et voilà que
notre conversation a glissé sur la Méditerranée,
creuset de la civilisation européenne cher à Fernand
Braudel, l'un des maîtres de cet éminent historien du Moyen Age qu'est M. Geremek.
J'en suis ressorti frappé par une évidence: même pour ce dernier, la Méditerranée brandie par Nicolas Sarkozy comme le bassin naturel de l'Europe communautaire, semble avoir lâché ses amarres avec le continent. Interrogé sur les lieux qui font l'Europe, Bronislaw Geremek parle de Verdun, d'Auschwitz, de Katyn, ces «immenses cimetières de la mémoire». Sur les priorités d'avenir, il cite la nécessité, en évoquant le philosophe Jurgen Habermas, de créer «un espace public européen», notamment à partir d'un renouveau universitaire. Jamais le cap de la réflexion n'est mis au sud. Il est au nord, à l'est vers la Russie ou l'Ukraine...
Comment, dans un autre registre, ne pas
être par ailleurs frappé par l'absence de réflexion,
à Bruxelles, sur les partenariats énergétiques
futurs avec l'autre rive de la Méditerranée? Chaque
jour ou presque nous parvient une nouvelle étude sur Gazprom
ou le gaz de la Mer Caspienne. Et bien peu, à l'inverse, est
écrit sur les partenariats énergétiques avec
l'Algérie. L'heure de la deuxième mort de Fernand
Braudel aurait-elle sonné? Qui croit encore à cette
phrase tirée de «La Méditerranée, espace et
histoire»: «Mille choses à la fois. Non pas un
paysage, mais d'innombrables paysages. Non pas une mer, mais une
succession de mers. Non pas une civilisation, mais plusieurs
civilisations superposées... La Méditerranée est
un carrefour antique. Depuis des millénaires, tout conflue
vers cette mer, bouleversant et enrichissant son histoire.»


"Verdun, Katyn et Auschwitz": n'y a-t-il pas des références plus positives à proposer pour définir l'identité européenne? Quant au mythe de l'Europe vieillissante, les vieilles thèses populationnistes et déclinistes qui ont inspiré l'aventure coloniale ont la vie dure...
Rédigé par : Sherekhan | samedi 10 mai 2008 à 22:40
Je voulais tout d'abord vous féliciter sur ce magnifique blog que je découvre.
Ensuite sur la Méditerranée (ce n'est pas souvent qu'on peut parler de Braudel, bravo!), je ne pense pas que Borislaw Geremek, avec tout le respect que je lui dois, soit le mieux placer pour y faire référence.
Vu du sud de l'Europe, ce ne sont pas les cimetières de la première et la seconde guerre mondiale qui marquent le temps long, mais les cimetières de la dictature de Franco (Valle de los Caidos pour lequel le gouvernement espagnol actuel cherche à réhabiliter les prisonniers qui ont travaillé dessus), la résistance grecque face à l'occupant italien, le refoulement italien de la période mussolinienne, l'intégration d'une société multiethnique dans le sud de la France, et notamment à Marseille, "l'européanité" en question de la Turquie, et le retour du Portugal sur la scène méditerranéenne après une longue absence. Tous ces mouvements socio-politiques s'accompagnent de mouvements socio-économiques transnationaux peu connus des médias européens:
- les hubs économiques et financiers que sont devenus Barcelone, Valence, Malaga, Monaco, Gênes, Nicosie, La Valette, Tanger, Haïfa;
- les hubs touristiques des côtes croates, monténégrines, grecques, turques, et tunisiennes;
- les ponts énergétiques, Transmed entre Mazara del Vallo en Sicile, qui traverse la Tunisie en provenance d'Annaba en Algérie, Greenstream entre Gela en Sicile et Mellitah en Libye, et Medgaz à venir entre l'Algérie et l'Espagne (auquel participent tous les grands Etats européens de la Méditerranée);
- les ponts migratoires que sont Malte, Lampedusa, Ceuta, Melilla, l'Andalousie et Chypre;
- les points stratégiques euro-méditerranéens que sont devenus le Liban, la Syrie, Gaza, le Sahara Occidental, la frontière Algéro-Marocaine, et le Sahara de l'AQMI / GSPC / GICM / GICT / GICL;
- la sécurité méditerranéenne qui a pris une nouvelle envergure avec les crises énergétique, terroriste et proche-orientale avec le rôle accru des bases britanniques de Gibraltar, et Akrotiri / Dhekelia à Chypre, française de Toulon, la VIème flotte américaine à Gaeta en Italie, l'opération de l'OTAN (Active Endeavour dans le détroit de Gibraltar).
Bref, la Méditerranée d'aujourd'hui est beaucoup plus active que l'image confuse qu'en ont de nombreux européens (le refus de l'Allemagne de laisser l'Union Pour la Méditerranée devenir un projet uniquement pour les Etats côtiers est significatif de cette tendance). Nous avons dépassé le temps colonial, la crise de Suez de 1956, et le temps court de Reagan avec la Libye, pour nous situer à l'époque de Rosenau, Nye, et Strange, celle des acteurs transnationaux étatiques et non étatiques.
Rédigé par : ArnaudH | jeudi 08 mai 2008 à 10:56
Une réponse double aux deux commentaires ci-dessus: incontestablement, le glissement de la réflexion européenne vers le nord et l'est est d'abord le résultat de l'élargissement de l'Union intervenu en 2004, puis en 2007. C'est vers Moscou, la Baltique, la mer Noire et le Danube que regardent en priorité les 12 nouveaux pays membres. Cet équilibre, toutefois, n'est pas définitif: l'intégration annoncée des Balkans (Serbie, Monténégro, Bosnie-Herzégovine, Albanie, Kosovo) changera à terme le centre de gravité de l'UE. Preuve que l'Union européenne est bel et bien un ensemble vivant!
Rédigé par : Richard Werly | mercredi 07 mai 2008 à 16:07
Vous écrivez "Jamais le cap de la réflexion n'est mis au sud. Il est au nord, à l'est vers la Russie ou l'Ukraine..." Quelle est votre explication personnelle? NV
Rédigé par : Nathalie I. VOGEL | lundi 05 mai 2008 à 13:45
Si Bruxelles ne regarde plus vers le sud, le sud regarde vers l'Europe. Comment un continent vieillissant peut-il ignorer que ce n'est certainement pas la Russie et son déclin démographique qui fournira une solution, si tant est qu'il en existe une, à ses problèmes de financement des assurances sociales et à ses besoins, forcément grandissant, en personnel pour les soins de ses anciens?
Voilà pour le futur, rôle dévolu au politique (M. Geremek n'est-il pas un député européen?). Toutefois, Bronislaw Geremek est également un brillant historien qui ne peut ignorer l'apport des religions chrétiennes et juives, nées sur les bords de la Méditerranée, à la construction de l'Europe, ni celui des banquiers toscans ou génois, ni la "conquête" coloniale du monde depuis les rives occidentales de cette même mer.
Alors oui, Bruxelles regarde peut-être peu au sud, mais il appartient à un intellectuel de la trempe de Geremek de corriger cette myopie. Ceci n'enlève par ailleurs rien à l'importance de Verdun, Katyn et Auschwitz. Pourquoi les protagonistes de Verdun et Katyn seraient plus constitutifs de l'Europe que les victimes et les vaincus d'Auschwitz et de Lépante? Serait-ce de par leurs religions ou langues?
Rédigé par : Sébastien Carruzzo | mercredi 30 avril 2008 à 10:59